hayes jolie fille

Los Angeles, fin des années 50. Un scénariste un peu connu s’ennuie à jouer les mondains dans une nième soirée sur  la plage. Plus loin au bord de l’eau, une jeune femme eméchée s’enfonce dans l’océan. Il la sauve in extremis, se sent responsable, insiste pour la revoir. Il est marié à une femme invisible réfugiée à New York, la jolie fille dérive dans les méandres d’une carrière de starlette ratée. S’ensuivent quelques semaines confuses où tous deux cherchent à se comprendre à moitié, à se séduire mollement, à éviter de s’auto-détruire. Avec plus ou moins de succès.

Le hasard fait parfois bien les choses. Je ne connais pas l’auteur, mort en 1985, entre autres scénariste  pour De Sicca et parolier pour Joan Baez. Pas plus que le roman, attrapé par hasard sur une étagère virtuelle. Je n’attendais pas grand-chose de ce très court roman qui file à vive allure vers son inéluctable fin, j’ai été très agréablement surprise. Rien de neuf pourtant : des protagonistes anonymes qui semblent incapable de sortir de leur névroses, une sorte d’huis clos au milieu de la ville la plus brillante du monde et comme un relent de film noir où un privé désabusé voit débarquer une mystérieuse blonde.

Malgré tout, l’endroit dépouillé où elle vivait, son air de créature blessée et vaincue, son existence dont l’un des épisodes récents tournait autour de l’incident sur la plage, elle ne méprisait ni ne détestait la ville. Je commençais à comprendre que, pour elle, c’était le meilleur endroit possible, une arène parfaitement adaptée à la pièce dans laquelle elle était l’héroïne permanente, qu’elle fût couronnée de succès ou accablée par les échecs. Car même l’échec, dans ce décor, était plus satisfaisant (comme elle me l’expliqua plus tard) qu’un quotidien médiocrement heureux avec cuisinière neuve, enfant et mari se rendant chaque jour au travail, n’importe où ailleurs.

À vrai dire, hormis les échanges entre les personnages, tout le reste n’apparaît que par touche, saisit au vol dans le retroviseur, toujours déjà obsolète. L’hommage au cinéma est évident : l’intrigue baigne dans le crépuscule de la californie du sud, l’atmosphère enfumée des restaurants du demi-monde. L’auteur joue les contrastes. Lorsque le protagoniste emmène sa belle voir une corrida, le soleil violent d’une après-midi mexicaine et les rigoles de sang qui entachent le spectacle semblent de funestes présages.
Jouer ou mourir. On pourrait croire à une histoire d’amour, il s’agit surtout de deux paumés qui se téléscopent, qui jouent une comédie rôdée par d’autres, qui tentent d’échapper à eux-mêmes. Il est lâche, elle est demi-folle. Interessant portrait de beauté déchue, elle qu’on n’appelle jamais autrement que « la jolie fille » : elle fuit l’alcool, court les castings où l’on ne veut pas d’elle, décide d’être amoureuse et apparaît tour à tour comme une séductrice déçue ou une fillette terrorisée. Tous portent une lassitude du monde dont on ne sort pas.

Nous étions tous deux étrangement transis. Je savais qu’elle attendait de ma part un geste timide, quel qu’il soit, mais je ne pouvais, ou ne voulais pas le faire : ce mouvement initial à partir duquel il n’y aurait pas de rétractation possible, pas de retour en arrière une fois qu’il serait accompli. Je pensai en cet instant au poème de Baudelaire, à l’amour ténébreux qui dans sa guérite bande son arc fatal. Les flèches étaient criminelles, une horreur, une folie. Mais, bon, après tout… ce n’était qu’une fille, vaguement triste, assise là, sur un tapis bon marché face à un feu mourant. Nous exagérions, Baudelaire et moi. Le désastre sexuel n’était qu’une invention de notre réticence, une création de notre nature invertie. Ce n’était qu’une fille, et elle attendait quelque chose, une chose simple, la conclusion d’un moment comme celui-ci, le baiser qui suivait un silence recueilli, l’amour qui s’accommodait de la solitude après dîner. Pourquoi hésitais-je ? Pourquoi étais-je si réservé et pourquoi ce sourire, qui n’en était pas un, plissait-il si bizarrement mes yeux ? Elle s’agita, excédée. Elle avait fini, je suppose, par se vexer. Elle avait l’habitude de susciter le désir. Étrange que je n’y cède pas, ou paraisse ne pas vouloir y céder. Elle mit ça sur le compte d’une gêne ou d’un scrupule quelconque. Elle ne pouvait comprendre cette légère, cette vague crainte un peu bête qui m’envahissait ; la crainte de voir ma vie (si rapiécée, à l’équilibre si précaire) bousculée ou troublée. Elle se tourna, dans le silence qui s’était épaissi entre nous, tendit la main vers moi et avec de petits gestes déterminés défit un à un les boutons de ma chemise.

L’issue ne fait pas de doute, mais dans cette tragédie où personne n’est héroïque, l’auteur ménage des scènes d’une violence inouïe – la corrida d’une part et un dîner de rupture dramatique, d’autre part, où il est presque pénible de voir une jeune femme se lancer dans une comédie pathétique pour ne pas entendre céder les barrages.

Elle déboutonna son chemisier. Elle portait un soutien-gorge noir. C’était l’un des plus sophistiqués qu’elle avait, le soutien-gorge des grands jours. Elle baissa les yeux vers ses seins. Elle les admira. N’étaient-ils pas beaux ?
Si, dis-je.
Parce qu’il ne fallait pas qu’elle hurle.
Elle referma ses mains sur eux. Sur ses pauvres seins. Embrassés, caressés. La pitié se peignait sur son visage : ses pauvres seins trahis. Elle pensa soudain au chat. Je l’avais tué. Parce qu’elle avait dormi ici, dans cette maison. Elle ne voulait pas que je me rhabille, ne voulait pas que je la raccompagne chez elle. Le chat était mort. Tout (geste de la main, vague, pitoyable) lui était arraché. Elle parlait sans discontinuer à présent. Elle pleurait et parlait tout en gesticulant et sa voix portait dans la nuit. Je vis les lumières s’allumer à travers les vitres dans l’appartement de l’autre côté de l’allée.

Et l’on regarde se dérouler cette comédie triste où chacun s’invente une vie meilleure sans parvenir à la faire coïncider avec celle de l’autre, une peu secoué, pas renversé. La jolie fille serait poignante si elle n’était pas désolante, le narrateur serait attirant si son cynisme n’était pas si mièvre, dans le fond. Ce n’est pas une critique. À aucun moment l’auteur n’essaie de faire croire à un roman de moeurs ou de caractère. Dans un style lapidaire qui procède par croquis, il déroule l’histoire d’une absence, à soi, à la profondeur des sentiments, à la vie, passée à vive allure pendant qu’on regardait ailleurs. Ce n’est pas joyeux ou inspirant, mais je recommande, au fond.

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