Reprenons les bonnes habitudes avec un peu de non-fiction.
Colum McCann ne fait pas partie de mes familiers. Aucun jugement de valeur là-dedans, je n’ai juste jamais pris le temps de me pencher sur un de ses romans. Ce petit recueil blanc, je me suis dit que ce serait peut-être une bonne entrée en matière, sait-on jamais ? Dont acte.

 

 

Un écrivain n’est pas quelqu’un d’obsédé par l’écriture, ni qui en parle spécialement, ou projette de s’y mettre, ou dissèque ou vénère les mots : l’écrivain est celui qui pose son cul sur la chaise même s’il a envie de tout sauf ça.

De quoi s’agit-il donc ? D’un projet parallèle de l’auteur, né d’une commande et poursuivi sous forme de défi personnel. Le défi étant de se placer sous le lourd tutelage de Rainer Maria Rilke. Au final, une petite cinquantaine de textes brefs, trois-quatre pages pour les plus longs, six lignes pour le plus court. Des conseils, des anecdotes, des formules – plus ou moins réussies, autant le dire tout de suite. Des citations, jetées là comme autant de mentors et preuves d’une culture personnelle riche et vaste. McCann n’est jamais pédant, c’est tout à son honneur. Il n’écrase pas son lecteur sous le poids des Grands Hommes du passé, les convoque brièvement au détour d’un paragraphe pour appuyer le fait que, regardez donc, eux aussi ont versé des larmes de sang sur leur grand-œuvre. Qu’eux aussi ont tenté de disséquer la « sorcellerie évocatoire » de l’écriture. Il se place, et avec lui l’auteur potentiel, dans une lignée, rappelant une fois de plus qu’en art comme ailleurs, que rien ne se perd, rien ne se crée, etc.

McCann adopte la position de Rilke. Celle du pédagogue amical. Du sage à portée de main. Il parle simple et, semble-t-il, franc. L’écrivain qu’il dessine n’est pas le poète maudit dans sa chambre de bonne du boulevard Saint-Germain ­­– ou sa chambre d’hôtel du Chelsea Hotel, dans le cas présent.  C’est quelqu’un qui se demande ce qu’il fait là, comment il pourrait organiser tout ce bazar. Quelqu’un qui cherche désespérément conseils et bienveillance mais feule comme un chat qui s’étrangle devant une mauvaise critique. Quelqu’un qui fréquente ses pairs, sort en ville, hume l’air du temps. Les conseils d’écriture côtoient les appels au (gros) bon sens. Il s’agit autant d’apprendre à écrire que d’apprendre à être un auteur.  À ne pas se la raconter, se croire arriver avant d’être parti.

 

Ne fais pas le con. Dans les fêtes. À la librairie. Sur la page. Dans ta tête. Ne rabaisse pas les gens. N’injurie pas tes collègues. Ne va pas raconter que tu es génial. Ne bois pas tout le vin. (…) Ne médis pas. Ne vomis pas sur le tapis. N’insulte pas ton hôte. Ne sois pas condescendant. (…) Ne te gratte pas devant tout le monde. N’éconduis pas. Ne fouille pas la pièce du regard. Ne mens pas. Ne flatte pas servilement. (…) Ne sois pas con. 

Et en fait, entre la simplicité de ton, le retour aux bases de l’écriture, la peinture de l’écrivain comme celui qui, jour après jour, trace des petites lettres sur du papier et rien d’autre que cela – en fait, on ne pense pas tant aux lumineuses Lettres à un jeune poète (à (re)lire ici si l’envie vous en prend) qu’au très raisonnable Sur l’écriture de Stephen King. On y retrouve le même appel à l’humilité et au dur labeur. En pédagogue avisé (Colum McCann anime des séminaires d’écriture créative), il passe en revue la « trousse à outils » de base de l’écrivain : les adverbes, la ponctuation, la construction de personnages, d’intrigue.

 

Bagarre-toi encore et encore. Si tu te bats suffisamment, le mot juste se présentera. Et dans le cas contraire, tu auras au moins essayé.
Garde ton cul sur la chaise. Ton cul sur la chaise. Ton cul sur la chaise.
Et tu la regardes de haut, la page blanche.

Sauf que. À vouloir faire simple, on risque de tomber dans le simpliste. Et les conseils d’une judicieuse limpidité (« Tu ne parles pas pour les gens, mais avec eux ») en côtoient d’autres d’une banalité aberrante (« La ponctuation a son importance. » Oh, vraiment ?). La formule de trois mots, surtout omniprésente comme c’est le cas ici, est une arme à double tranchant. On veut qu’elle apporte la lumière pour tous les peuples, et on se retrouve avec une épingle Pinterest. La calligraphie au brush pen en moins. Certes, même un écrivain aguerri ne peut pas être brillant tout le temps, mais la forme choisie par McCann frôle un peu trop souvent le ridicule, à mon goût du moins. Tant et si bien qu’au fil de la lecture, l’ensemble prend l’affreux visage d’un enième bouquin de développement personnel sur l’écriture. Je ne vais pas m’étendre ici sur tout le bien que je pense de ce genre, ce n’est pas le sujet, mais cela nous amène à une question autrement plus fondamentale. Celle de la finalité.

À qui parle-t-on quand on écrit sur l’écriture ? À ses petits camarades d’infortune littéraire ? Il y a les dîners mondains pour cela. Aux jeunes esprits malléables, apprentis plumitifs qui avalent sans compter les moindres tips and tricks comme autant de Caramel latte ? Il y a les salles de cours pour cela (ou éventuellement, les arrière-salles de coffee shop). À l’amateur éclairé qui aimerait taquiner la plume mais fixe le curseur de Word comme un lapin les phares d’une voiture ? Au blogueur (occasionnel) qui aime bien raconter qu’il en sait plus que vous et ferait donc presque partie du club ? À soi tout seul, parce que c’est toujours sympathique de s’écouter parler sans être interrompu ?

J’ai l’air de faire la maline avec mes formules semi-sarcastiques, mais c’est une question de fond. Quel est le projet ? Quel est le but ? À qui s’adresse ce livre ? L’idée est de déculpabiliser l’amateur tout en lui rappelant deux, trois vérités de base (on n’écrit pas parce que ça occupe, on écrit parce qu’il est inenvisageable de faire autrement et surtout, on travaille). J’ai eu l’étrange impression que Colum McCann écrivait ses conseils d’écriture à destination de gens qui n’écrivent pas. Ce qui en fait une curieuse disposition d’esprit. Je ne nie pas qu’il émane de ces lettres un réel élan positif qui donnerait presque envie de se dire : « Allez, demain, je m’y mets. » Mais une fois le livre posé, il ne reste pas grand-chose de concret, de petites étincelles et surtout de nombreuses portes ouvertes bien enfoncées. Ce qui me ramène à mon analogie avec le développement personnel.

Est-ce que je regrette cette courte lecture ? Pas du tout. Est-ce que je salue l’ambition de départ – donner un manuel d’écriture agréable et raisonnable ? Absolument. Est-ce que j’en retire quelque chose ? Pas plus que cela. Comme dit plus haut, j’aime la façon dont Colum McCann dépeint l’écrivain comme un animal social, moderne et débarrassé des visions plus ou moins illuminées du romantisme. Mais m’entendre répéter sur 150 pages que l’écrivain, c’est celui qui écrit, merci mais même sans pratiquer, ça, je savais.

 

colum mccann lettres à un jeune auteur

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