Mars 1924, Angleterre. En ce dimanche des mères qui vident les maisons de leurs domestiques et envoient les patrons en partie de campagne, Jane Fairchild, la petite bonne orpheline, se hâte de rejoindre son amant. Il doit se marier dans 15 jours, c’est la dernière journée, celle qu’il faut graver dans sa mémoire. Restée seule, elle erre de pièce en pièce tandis que sa vie prend un tournant inattendu. Car elle l’ignore encore, Jane, que cette journée, entre drame et douceur de vivre, marque le début d’une toute nouvelle histoire.

 

graham swift dimanche des mère mothering sunday

 

Voilà un roman d’apprentissage comme j’aimerais en lire plus souvent. 24 heures racontées en 150 pages, qui s’étirent en cercles concentriques sur les soixante-dix années suivantes, jusqu’aux interviews de Jane âgée, devenue écrivain reconnu.  150 pages sur l’amour des corps, l’amour des livres, le souvenir, la naissance à soi. On retrouve bien sûr les thèmes du genre : le premier amour, la prise de conscience de la marche du monde, la nécessité de faire des choix, ou plutôt la nécessité de faire avec ce qui s’impose à vous. Et tout réside dans cette question : où commencent les histoires personnelles? À quel moment s’approprie-t-on sa vie? 

En 1924, Jane est une femme de chambre anonyme, employée dans une maison qui porte encore les stigmates de la Grande Guerre. Elle est docile mais pas soumise, reconnaissante envers ceux qui l’ont tirée de l’orphelinat, lui ont procuré un toit et surtout, un accès aux livres. En ce jour de mars où les domestiques sont partis retrouver leurs familles et les maîtres ne savent pas quoi faire d’eux-mêmes, métaphore d’une époque de doutes, elle est livrée à elle-même, libre plus que seule. Elle prévoit de passer sa journée avec un roman de Conrad, jusqu’au coup de fil. Le secret de Jane, sa petite rébellion personnelle, c’est la liaison qu’elle entretient depuis l’âge de 15 ans avec Paul, le fils unique – survivant – d’une riche famille des environs. Paul doit se marier, la liaison prendra fin après ce dernier dimanche de paresse. C’est l’ordre des choses et Jane, qui s’étend bien plus facilement sur ses réflexions que sur ses sentiments, l’accepte. Ils se retrouvent et s’aiment comme ils l’ont toujours fait, il s’en va rejoindre sa fiancée, laissant Jane à ses pensées jusqu’à ce qu’elle apprenne La Nouvelle (que je ne dévoilerai pas ici, bien entendu). Le roman procède par instantanés successifs. La chambre aux draps défaits. L’homme qui s’habille lentement. La jeune femme nue qui erre dans une maison vide où elle n’a pas le droit de se trouver. Mange des plats qui lui sont interdits. Va à l’encontre de toutes les règles de la bien-séance. Mais brise-t-on des règles quand il n’y a personne pour vous voir? Jane se définit ainsi, a contrario, par le regard ironique qu’elle porte sur son monde en faillite.

Le titre en VO est Mothering Sunday : a Romance. Une romance, pas une histoire d’amour, rien d’aussi définitif. On comprend pourtant la profondeur des sentiments, même si jamais, ô grand jamais, ni l’un ni l’autre ne les nomment. Seuls et nus dans la chambre, ils sont à égalité, ils forment une histoire, une vie qui aurait pu être, ne serait-ce que quelques heures. Mais l’intérêt n’est pas la relation entre la bonne et l’héritier – quelle qu’en soit l’issue, ce n’est pas Paul qui va définir Jane. La fin de la liaison est d’abord celle d’une époque. Socialement parlant, c’est évident : l’histoire politique est là, en filigrane, car Jane sent que le moment approche où l’ordre établi ne pourra plus fonctionner, et elle attend son heure en grapillant une tourte au lièvre. C’est aussi pour elle la fin d’un mode d’être à soi : après cette journée, Jane devra devenir quelqu’un d’autre, car tout retour en arrière est impossible. En somme, Le Dimanche des mères n’est pas tant un portrait de femme que la peinture d’un moment. Celui du basculement. Évidemment, cela ne pouvait se faire qu’en 150 pages. 

Alors oui, la métaphore filée (naissance, maternité) est un peu lourde. Un peu attendue. Graham Swift utilise sa petite femme de chambre pour parler de littérature, et uniquement de cela, au fond. Il reprend des codes, tisse des liens avec la littérature d’une époque et – on  se doute – sa propre vision de la littérature. Du rôle de la mémoire et de la lecture dans la fiction, pour dire que le noyau dur d’une histoire n’est pas ce que l’on raconte mais ce que l’on tait. Rien de fondamentalement original. D’autant qu’on a beaucoup écrit – et tourné ! – ces derniers temps sur la Belle Époque et les maisons de maîtres de la campagne anglaise. Sur les derniers feux d’un monde aux classes bien rangées comme des étagères, où chacun est fier de la place qu’il occupe, du travail accompli. Sur les premières étincelles révolutionnaires. Ce roman ne fait pas exception, mais il le fait avec une rare densité et une grande douceur. Malgré les drames et avec eux.

 

graham swift le dimance des mères

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