Décembre 1962. Après sa rupture avec Ted Hughes, Sylvia Plath quitte le Devon qu’elle chérit pour s’installer à Londres. L’ancien logement du poète W. B. Yeats, c’est forcément un augure pour celle qui a décidé (de tout temps, mais la vie a parfois des chemins étranges) de travailler à son nouveau recueil après que son mari l’a quittée pour une autre. Sylvia Plath–Ted Hughes, le couple idyllique, idéalisé du monde intellectuel des années 60, s’est effiloché en quenouille. Reste donc Sylvia, ses poèmes et ses deux enfants. Et un monde à prouver. C’est l’hiver le plus rude depuis le début du siècle, les enfants sont malades, Sylvia rêve de l’été dans le Devon et ordonne ses poèmes. Elle reprend forme. Ted se délite.
Le 11 février , Sylvia Plath met la tête dans le four de la cuisine.

Kate Moses Froidures

À l’époque où mon anglais était encore hésitant, j’ai voué un culte (ou peu s’en faut) à Sylvia Plath. À mon incursion dans la poésie américaine « contemporaine ». À La Cloche de détresse (et à Prozac Nation, on a les icônes qu’on peut). Vingt ans plus tard, un post Instagram m’amène à Froidures. Pourquoi résister ? Je suis, disons, circonspecte, face aux biographies « recréées ». Une partie de moi est convaincue que c’est le seul genre biographique acceptable, l’autre que seul le fait documenté fait loi. Dans le doute, je n’en lis pas. Mais bon, Sylvia Plath. L’icône des femmes bafouées, du féminisme de la première heure, etc. L’un dans l’autre, je me retrouve avec Froidures (Wintering, soit « hivernage », le titre en VO fait beaucoup plus sens à mon sens, mais ce n’est pas le débat).
Tout le long du roman je me suis interrogée sur le propos de l’auteur. Qu’essaie-t-elle de prouver ? Y a-t-il une thèse là-dessous ? Deux minutes sur la page Wikipédia apprennent l’essentiel : une femme bafouée, un poète génial confiné à la cuisine et aux tâches ménagères, pendant que son brillant époux parade à Londres.

Disons que oui : ce serait le portrait d’une femme qui se noie. Lentement, sans en avoir conscience, tout en sachant très bien que le fantôme de ses 17 ans (la quête épuisante du succès, la dépression, l’internement, les électrochocs) n’est jamais très loin. La Sylvia du roman essaie de prouver quelque chose. Bien sûr, au reste du monde. À son mari Ted, volage, dépassé, en fuite. À la scène littéraire londonienne, à leur cercle d’ « amis ». Coexistent deux Sylvia que le personnage s’échine à concilier. La mère, le poète. Peut-on materner des poèmes comme on materne des enfants en bas âge ? Sous la plume de Kate Moses, Sylvia s’épuise pour obtenir le téléphone, l’adresse de son futur-ex-mari, pour soigner des bambins malades. Des scènes profondément pathétiques, que l’on s’excuserait de lire. Et pourtant chaque matin, avant le réveil des enfants, Sylvia peaufine ce qui devrait être son grand-œuvre, sa renaissance. Sait-elle qu’il n’y en aura pas d’autres ?

Ou alors non. Sylvia, ici, n’existe que dans le moment. Rien dans le récit de ces deux mois d’hiver ne permet de présager le suicide à venir. Le suicide de la véritable Plath n’est même pas une possibilité, pour l’heure. Ce même moment qui la ramène aux étés dans le Devon, quand elle s’occupait de son jardin bien-aimé, de ses abeilles. Ce moment du souvenir, des premières infidélités de Ted, qui traversent le roman comme autant de justifications qui n’expliquent pas grand-chose, à vrai dire, sinon que la fin était écrite depuis le début. Ce paradis que Sylvia ne cesse de vouloir faire renaître semble au contraire bien rétréci, obsessionnel, perdu. On trouve le motif récurrent du miel, que Sylvia à Londres réclame à grands cris comme si sa vie en dépendait et que Ted qui n’arrive pas à partir vraiment lui apporte – et tout cela permet d’introduire un peu de rythme dans une intrigue qui en manquerait sérieusement, autrement. Et avec beaucoup d’emphase, on comprend pourquoi. La métaphore est appuyée – le miel, les poèmes que l’on fait croître à grand renfort de coups de pied dans l’arrière-train quand tout s’effondre autour de soi. Sans que cela soit (trop) pesant, je doute que l’intrigue y gagne. Chaque chapitre reprend le titre d’un des 41 poèmes d’Ariel, le recueil posthume tel que l’aurait voulu Plath, cet ordre méticuleux auquel le poète a travaillé sans relâche (et que son ex-mari, exécuteur testamentaire, s’est chargé de réordonner). Rendons à César : au final, le roman met en avant une réelle poésie de l’instant. Mais gros problème ici : l’auteur s’écoute, se regarde agencer des phrases bien tournées, des moments suspendus qui se veulent révélateurs. On lèvera les yeux au ciel, ou pas – c’est légèrement agaçant, cette tendance à se regarder récrire. Disons qu’il faut aimer les pages qui n’existent que par elles-mêmes.

Quel est le propos, donc ? Peut-on lire ce roman en ne connaissant absolument rien de la vie de Sylvia Plath ? Oui, heureusement. On y trouvera le portrait d’une femme qui bataille contre elle-même, son entourage, les éléments, pour exister par elle-même au moment où ce qui faisait son identité lui a été enlevé. On y trouvera aussi de belles pages sur le couple, la maternité, et tout simplement de belles pages d’écriture, certes un peu trop appliquées. L’ensemble est un peu lourd, mais en fin de compte, ce n’est pas du temps perdu.

PS : Je ne pouvais pas vous laisser partir sans un poème. Donc au choix, « L’orme » dont une traduction se trouve par exemple ici. Ou l’incontournable « Daddy », à lire ici, parmi d’autres.

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