Asseyez-vous confortablement. Un thé fume tranquillement sur la table basse – ou un grog, pour l’ambiance. Il fait un peu frais, ce soir, enfin, et vous glissez vos pieds fourbus sous une couverture douce. Dehors, on rit, on parle trop fort, on court après des métros. Mais vous, vous avez rendez-vous avec des étendues glacées aux nuits interminables, peuplées de nains maussades, de loups hauts comme des montagnes et de dieux terribles toujours prompts à tirer leur épée et jouer des tours pendables. Bienvenue en Asgard.

 

 

Le viking est à la mode, le dieu brut de pomme aussi, transformé en super-héros par Hollywood qui n’aime rien tant que d’habiller les idoles en lurex moulant. Autant dire que Gaiman arrive en terrain conquis, et on ne peut pas vraiment parler de tour de force ni de gageure.

De son propre aveu – et on n’a aucun mal à le croire -, Neil Gaiman n’est pas un historien. Pas un mythologue. Son propos n’est pas de faire somme, pas plus que de réécrire une cosmogonie ancienne qui fasse sens pour nos esprits modernes. Sa mythologie personnelle est déjà écrite, de Neverwhere à American Gods. En reprenant la matière nordique, Neil Gaiman écrit les histoires qui le fascinaient quand il était petit. 15 nouvelles inspirées de l’Edda de Snorri Sturluson pour raconter à grands traits grandeurs, misères et chute des dieux vikings. Et il s’amuse. Avec l’apparente simplicité qui est sa marque de fabrique, il livre un ensemble cohérent qui s’adresse aussi bien aux enfants de 9 ans qu’aux adultes fans de fantasy épique. Phrase courtes, dialogues enlevés, descriptions saisissantes mais dénuées d’images recherchées : il assume la posture du conteur, du passeur (il serait, à vrai dire, difficile et prétentieux de faire autrement), s’inscrit dans une lignée là où Tolkien et Lovecraft se voulaient démiurges. Des histoires, donc, pas une religion, pas une explication du monde, mais des anecdotes, terribles ou hilarantes.

– Loki, déclara-t-il. C’est Loki qui a fait ça.
– Pourquoi dis-tu cela? […]
– Parce que, lui dit Thor, dès que quelque chose ne va pas, la première idée qui me vient toujours à l’esprit est d’y voir la faute de Loki. Ça fait gagner du temps considérable.

Sous la plume de Gaiman, Odin est un vieux renard belliqueux, avide de richesses autant que de connaissances. Thor est une sympathique grosse brute qui n’aime rien tant que vider des tonneaux d’hydromel et écraser son marteau dans la face de quelqu’un. Loki au doux visage enfante des monstres dans l’ombre et passe ses journées à réparer les catastrophes que ses traquenards ont causées la veille. Les nains sont rustres et méfiants comme il se doit, les déesses secouent leurs nattes de lin pour vous faire oublier un instant qu’il ne faudrait pas trop les chercher. Quant à Midgard (le monde des hommes), ce n’est pas le sujet. Contrairement aux dieux de l’Olympe, les Ases n’ont pas grand-chose à faire des humains, de leurs femmes et de leur politique. Ils n’ont d’autre intérêt qu’eux-mêmes, prouver leur bravoure et leur sagacité, protéger Asgard. Ils courent de quête en banquets, se retrouvent dans des situations grotesques (Thor, 2 m de tresses et de poils roux, forcé de s’habiller en femme pour récupérer Mjolnir, Loki chargé de divertir la géante Skadi en attachant ses testicules à la barbe d’une chèvre… ). Banals, les dieux vikings? Non. Mortels.

The Norse myths are the myths of a chilly place, with long, long winter nights and endless summer days, myths of a people who did not entirely trust or even like their gods, although they respected and feared them.

C’est tout le tragique des dieux du nord : ils sont voués à périr, ils sont créés pour disparaître avec leur monde, dans les flammes et le sang. Ragnarok leur donne sens – et la nouvelle finale vous glace le sang, quand les autres vous ont fait bêtement ricaner dans votre grog. Tout comme le récit de la mort – symbolique – de Loki, cette image terrible du dieu enchaîné à une table de pierre par les intestins de son fils tandis que le venin d’un serpent lui coule inexorablement dans la bouche, son épouse stoïque à ses côtés.
De la création des mondes au crépuscule des dieux, il y a là une matière littéraire organique et orientée, Gaiman n’avait qu’à se baisser pour ramasser et présenter un recueil cohérent et ramassé. Au milieu des diverses facéties où l’on s’amuse à suivre les manigances des uns et des autres, où l’on s’étonne des merveilles croisées en route, se trouvent des textes sombres et prophétiques (préférences personnelles pour le châtiment de Loki, donc, et l’histoire de Tyr et Fenrir. Préférence pour Loki, comment peut-on ne pas adorer Loki ?)

 

Dire que Neil Gaiman a sorti une oeuvre majeure serait un peu exagéré. Cette Mythologie viking est sans aucun doute une bonne cuvée et on perçoit à chaque ligne la jubilation de l’auteur face à ce qu’il est en train d’écrire, dont on n’a aucun mal à croire qu’il s’est fait plaisir. Et cela fonctionne. Rien qui vous renverse dans votre fauteuil, mais une excellente introduction à cette matière immense qu’est la mythologie nordique. On se resservirait bien un grog pour l’occasion.

 

neil gaiman la mythologie viking

 

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