Justin Saint-Germain Son of a gun

 

Septembre 2001. Justin rentre de la fac, la tête pleine d’images des attentats, quand son frère lui annonce que leur mère vient d’être assassinée. Abattu d’une volée de balles dans le dos. Probablement par son dernier mari en date, un ersatz de flic, introuvable depuis. Choc, colère, déni, la vie qui court quand même. Dix ans plus tard, l’auteur ne sait toujours pas pourquoi sa mère est morte. Il revient à Tombstone, la ville de Wyatt Earp, des héros préfabriqués, cherche des pistes, interroge de vieux souvenirs et ce faisant, dresse le portrait de l’Amérique white trash, ces « sons of a gun » pour qui le rêve américain a un mauvais goût de poussière et d’arrière-salle.

 

Encore un récit de vie, encore une autofiction, me direz-vous. Certes. Je crois que je ne comprendrais jamais complètement le mécanisme interne qui pousse quelqu’un à juger son histoire digne d’être racontée – à tout autre qu’un psy, j’entends. J’entends également qu’on écrit – devrait écrire ? – sur ce que l’on connaît. Et que, jeune auteur (puisqu’il s’agit là du premier ouvrage long de Justin St. Germain), on veuille se débarrasser d’un héritage, maître ou parent, puisqu’il paraît qu’une première œuvre est toujours un hommage. J’avais déjà fait la remarque pour Nevada, le recueil de Claire Vaye Watkins : je suppose que le récit autobiographique, en tant qu’œuvre liminaire, est une façon de se débarrasser de soi, de dire « voilà ce que je suis, d’où je viens, maintenant je peux passer à autre chose. » Évidemment, certains ne sortent jamais d’eux-mêmes (et, comme Amélie Nothomb, ce sont ceux qui cessent de m’intéresser). Ce que je comprends moins, c’est la démarche de publication. Mais cela n’engage que moi.
Son of a Gun n’est pas pour autant d’un récit non littéraire de type Wave, et c’est sans doute sa plus grande réussite. On pourrait être tenté de chercher du côté de James Ellroy et de Ma part d’ombre, mais il n’y a pas à proprement parler d’enquête policière, d’une part et le récit ne vient pas expliquer après-coup une carrière littéraire fascinée par le meurtre, le sexe et la violence. L’avenir dira si Justin St. Germain choisira d’écrire son propre Dahlia Noir ou s’il changera complètement d’univers.

Le récit est un cheminement autobiographique, circonvolutions de la mère de l’auteur entre mariages et états américains autant que voyage de l’auteur lui-même pour retourner sur les traces de cette mère qu’il a le sentiment d’avoir laissé tomber. Il mène l’enquête façon Citizen Kane, sauf qu’il n’y a pas vraiment de « rosebud » qui viendrait expliquer Debbie St. Germain à son fils, ni de meurtrier à confondre, celui-ci s’étant donné la mort peu après le crime. Il s’agit alors de donner sens à des événements qui, dix ans plus tard, l’écrasent toujours de leur absurdité et pour ce faire, l’auteur entrelace trois plans de récit. Son enfance et la vie d’une famille pauvre du sud-ouest américain, sa vie après le meurtre et ses efforts pour recomposer les morceaux de l’histoire et, de façon plus surprenante, la vie de Wyatt Earp avant et après OK Corral puisque dans les deux histoires, tout s’est joué à Tombstone. C’est cette dernière partie qui déroute le plus, parce qu’elle est plus artificielle, peut-être, et qu’on se demande franchement où il veut en venir, par moment. Mais c’est aussi celle qui sort le récit du drame personnel pour le tirer vers la parabole, en fin de compte. Je dis « en fin de compte » parce qu’il faut un moment pour faire le lien.

Au centre de tout cela, Debbie St. Germain, mère célibataire de deux garçons problématiques, ancien Marine, femme battue très malheureuse en amour (5 mariages, presque autant d’abus), sept fois à terre, huit fois debout, toujours entre deux projets qui se cassent la figure, toujours à la recherche de son grand rêve américain. Portrait de mère par un fils rongé par un sentiment de culpabilité – de n’avoir pas été un bon fils, de ne pas avoir vu les signes de danger potentiel dans un homme qu’il aimait bien, au fond. Culpabilité, et incompréhension : pourquoi s’être mariée si souvent ? Pourquoi ne pas avoir quitté ceux qui la battaient ? Pourquoi avoir systématiquement carbonisé son pécule dans des projets saugrenus ? Colère aussi, envers tous ces hommes qui ont laissé tomber Debbie, envers les bien-pensants qui murmurent que la victime est responsable parce qu’après tout, elle ne savait pas choisir ses hommes. Colère, enfin, envers la culture des armes à feu qui vérole la vie américaine. St. Germain rapporte des scènes surréalistes, comment on lui a mis un fusil dans les mains alors qu’il avait à peine six ans, comment un camarade de collège a failli tuer deux jeunes filles en jouant avec un pistolet à grenaille, comment devenu adulte, instruit, enseignant la littérature à l’université, il dort avec un Beretta sous son oreiller, comment, obsédé par l’arme qui a servi à tuer sa mère, il se retrouve dans une foire à la vente d’armes où on lui explique qu’il peut acheter un fusil d’assaut et pourquoi pas un joli pistolet rose pour sa petite amie ?

En contre-point, le héros de l’ouest, l’homme qui n’a jamais pris une balle, a abattu trois malfrats à OK Corral, une légende américaine construite de toutes pièces dans les années 50 pour redorer le blason d’une petite ville en perte de vitesse. Sauf que dans les faits, Wyatt Earp a vécu une vie de misère et d’espoirs gâchés, deux frères descendus par vengeance, des mariages en vrac, aucune chance en affaires. Mais l’Amérique en a fait l’une de ses figures de proue, parce qu’en trois minutes, il a réglé son compte à une bande rivale. Des fils tenus relient Debbie à Wyatt, ne serait-ce que pour dire qu’on n’échappe jamais à Tombstone et que la ville n’a pas volé son nom. Où est-il passé, le rêve américain ? Pour la mère de l’auteur, pour des millions de pauvres gars qui mesurent réussite et virilité à l’aune d’une Winchester, il s’est perdu en route dans le désert d’Arizona, poudre aux yeux retournée à la poussière.

Écrire pour faire son deuil. Justin St. Germain n’est ni le premier, ni le dernier à emprunter la plume pour enrayer l’oubli et tenter de réparer une injustice. Le récit, singulièrement anti-climatique, suit la progression des étapes du deuil et s’il ne s’agit pas forcément d’un chef d’œuvre, il est néanmoins très intelligent dans sa construction, dans cette façon d’utiliser la linéarité du chemin de deuil pour combiner les éléments épars de la mémoire personnelle et collective. Un peu de littérature dans ce monde de brutes. Les livres, après tout, ça sert à cela. Faire sens, même quand ça ne suffit pas.

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