Le genre dont on ne dit rien, c’est la fille assise un rang derrière vous pendant trois ans et dont le prénom vous échappe perpétuellement, dont le visage reste un grand vide pâle à peine deux ans plus tard, brune mais pas trop, jolie mais pas trop, pas vilaine, pas trop grande, pas mince pas ronde. Rien pour déplaire, rien qui accroche l’esprit ou le regard. « Elle est comment, Machine ? – Bah je sais pas, sympa, je crois ». On ne sait pas, aucune anecdote, ni reproche ni louange, Machine est un concept vague qu’on a pourtant croisé 10 fois par jour, qui résiste à tout discours.

Il y a des livres dont on ne dit rien, comme je l’ai déjà expliqué, non qu’ils soient indignes, simplement parce qu’ils vous échappent. Dans mon cas, ce sont souvent de petites lectures rapides, pas mauvaises, sympathiques sur le moment, mais qui ne tiennent pas la distance. Chacun dans leur style, le roman de Don Carpenter et celui de Rieko Kawakami ne m’auront pas coûté plus qu’une arrière-pensée.

 

Don Carpenter, La promo 49

Don carpenter promo 49Un portrait générationnel, comme dit, déployé en une succession de vignettes d’intérêt inégal. Un garçon à l’avenir prometteur se voit contraint d’épouser sa petite amie enceinte. Un autre découvre qu’il est atteint d’une maladie incurable. Un jeune homme voit son avenir saccagé par une rumeur idiote qui n’était jamais qu’une blague de potaches. Un autre prendra la route et se retrouvera à jouer les dockers avant de rentrer chez sa mère. La génération 49 a 18 ans, la tête aux blagues entre copains, aux mariages, aux réputations. Elle s’inscrit à la fac, prépare le bal de promo, s’enrôle au lendemain d’une beuverie. Des histoires minuscules, pleines de passages attendus, amusantes – amères parce que ce n’est pas le tout d’avoir 18 ans, on peut mourir quand même, et rater le coche, et considérer l’avenir comme une grande déception. En 24 vignettes étrangement peu lyriques (ce qui est tant mieux, mais laisse un léger goût d’inachevé), 24 petits poumons qui s’efforcent de respirer ensemble, Don Carpenter se glisse dans le genre éprouvé de la Teen Comedy américaine (le roman est sorti la même année que Retour vers le futur et Breakfast Club, en 1985) dont il remplace la légèreté par une écriture minimaliste. On s’attache rapidement, ou pas, on compatit deux secondes, trois petits tours… 50 mn plus, même s’il est évident qu’en dire plus aurait été en dire trop, on a le sentiment d’être passé à côté de l’essentiel*.

*Apparemment, d’autres y ont trouvé beaucoup plus de sens que moi : article Fluctuat

Mieko Kawakami, Seins et Oeufs

Mieko Kawakami Seins et oeufsMariko, 40 ans, hôtesse dans un bar, et sa fille de 12 ans, Midoriko, quittent Osaka pour rendre visite à Nastu, la sœur de Mariko, dans la chaleur étouffante de Tokyo. La mère ne pense qu’à se faire refaire les seins, la fille aborde la puberté en cessant de parler, la tante observe. Pendant trois jours, le trio se côtoie sans parvenir à communiquer, jusqu’à la crise d’hystérie qui ne changera pas grand-chose. En 112 petites pages, le roman alterne les voix de l’adolescente et de sa tante, ambitionne de parler du rapport au corps et de la femme japonaise. Du moins ai-je supposé. On comprend que l’enchaînement de petits faits banals et son cortège de clichés sur la féminité (pêle-mêle : la séduction, le vieillissement, les changements hormonaux) est une manière pour ces femmes de se donner stabilité et prise sur le monde, et pour l’auteur d’élever son propos sans pour autant atteindre la maxime. Et on s’arrête à cela. À une sorte de réalisme sans queue ni tête, pas follement intéressant, comme un sphinx sans énigme, pour reprendre l’expression consacrée. Tout ce que j’aime dans le roman japonais contemporain me fait ici l’effet d’une caricature, d’un petit bout d’écriture facile et remâché. Et je sais que c’est la seconde fois que je fais la remarque mais, Messieurs-Dames écrivains de tous genres, arrêtez de prendre les menstruations comme métaphore ultime du mystère féminin transgénérationnel, il y a longtemps qu’elle n’apporte plus rien.

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