Lectures d'hiver 

L’hiver, le soir :
alors, parfois, l’espace
ressemble à une chambre boisée
avec des rideaux bleus de plus en plus sombres
où s’usent les derniers reflets du feu,
puis la neige s’allume contre le mur
telle une lampe froide.

Ou serait-ce déjà la lune qui, en s’élevant,
se lave de toute poussière
et de la buée de nos bouches?

Philippe Jaccottet, À la lumière d’hiver

Nous y sommes enfin. Chaque année, j’attends et je redoute l’hiver, redoute sa fin et le retour d’un printemps qui me fait toujours l’effet d’une plaisanterie facile. Aujourd’hui, le vent arrache le lierre sur mon balcon, il fera nuit dans quatre heures, il y a mille nuances de gris au-dessus de ma tête. Je n’ai jamais froid. Je respire large et clair sous la pluie. Je rêve de forêts vides et de lacs qui n’existent pas.

En dressant la liste qui suit, cherchant à satisfaire au cliché « pelotonnée avec un livre », je me suis dit que mon hiver n’était pas vraiment fait de feu de bois et de chocolat chaud, mais de steppes gelées, d’espaces silencieux. Les livres qui suivent reprennent donc peu ou prou cette idée, ne serait-ce qu’en note d’arrière-plan. Mais rien ne vous empêche de les traîner sous un plaid et de savourer les contrastes.

30 jours de nuit BDNiles-Templesmith, 30 jours de nuit. La ville de Barrow en Alaska se prépare, comme chaque année, à entrer dans l’hiver polaire et un mois de nuit complète. Alors que la bourgade commence à tourner au ralenti, un clan de vampires espérant échapper au soleil fond sur la ville. L’attaque est brutale, ne laissant que quelques rescapés qui vont vivre 30 jours de terreur pure. Parmi eux, le shérif de la ville qui perçoit rapidement que pour vaincre le mal, il faut devenir le mal. On est très loin des vampires racés de Rice et Stoker ou tout avatar hyper sexualisé du motif, pour revenir manichéisme brutal de Carpenter. L’urgence sombre du dessin, tout en gris, en rouge et en noir, quasi impressionniste, la violence brute et facilement gore font de ce comics une sorte d’épure du genre.

Dan Simmons TerreurDan Simmons, Terreur. 1845. L’expédition de Sir John Franklin tente de percer le passage du Nord-Ouest. Deux navires, un équipage aguerri… dont mettra plus d’un siècle à retrouver les restes. Simmons invente une histoire trouble de cannibalisme, d’inuit clandestin et de monstre polaire sur fond de rigueur victorienne et d’aurore boréale. Comme toujours chez Simmons, le récit progresse lentement, l’humain est aussi horrifique que la créature informe qui attaque sans relâche et traîne les corps déchiquetés sous la glace, les personnages à l’image du climat, la fièvre noire et le scorbut rampent. L’hiver arctique s’abat sur le navire pris dans les glaces… Prévoir un plaid.

Afanassiev contes populaires russesAfanassiev, Contes populaires russes : Vassilissa-la-très-belle, la princesse et la grenouille, le tsarevitch Ivan et l’oiseau de feu… et Baba Yaga, la maison aux pattes de poulets, la course en mortier-pilon. Moins précieux que nos contes français, moins mélancoliques que les contes d’Andersen, moins sanglants que les contes de Grimm, les contes russes compilés par le folkloriste de XIXe siècle sont presque exempts de fées et de princesses, qu’ils troquent contre des animaux qui parlent, des paysans courageux, des marchands fanfarons. Le merveilleux est diffus, rural, ogres et sorcières se confondent avec les divinités de l’ancienne Rus, dans des forêts à perte de vue, des torrents glacés, des lacs pris par le gel.

Eowyn Ivey La fille de l'hiverEowyn Ivey, La fille de l’hiver. Années 1920, Jack et Mabel ont quitté l’est pour l’Alaska fraîchement promue territoire américain. Le pays de Cocagne promis est une terre aride, un climat insupportable. Ni gibier, ni récolte, ils ne survivront pas à ce second hiver. Mais un soir de gaité inhabituelle, un bonhomme de neige, quelques pas de danse… et de la tempête surgit une fillette aux cheveux de givre, comme une seconde chance. Ils l’apprivoisent lentement, à moins que ce ne soit l’inverse. Qui est cette petite fille ? Vit-elle seule dans la forêt glacée ? Et surtout, Jack et Mabel pourront-ils la sortir de l’hiver ? Un titre incontournable – et très (trop ?) romanesque – pour froides soirées, entre conte de fées nordique et saga familiale.

Liwaz Ward Outside valentineLiza Ward, Outside Valentine. Nebraska, 1957 : Caril Ann, idiote et amoureuse, suit son petit ami dans sa folie et l’aide à tuer 11 personnes. 1962 : Une fillette abandonnée par sa mère se laisse fasciner par le couple de tueurs. 1990 : Un antiquaire de New York, obsédé par une tache de sang sur sa chemise, tente de relier les fils de la vie et de son enfance au Nebraska. Trois vies, trois voies, des liens de sang et de souvenirs, au cœur de l’hiver dans le plus froid des états américains. J’ai déjà chroniqué ce roman il y a quelques années, je le recommande toujours aussi chaudement, ans mauvais jeu de mots.

 Yasunari kawabata pays de neigeYasunari Kawabata, Pays de Neige. Un monsieur bien convenable, riche, marié et dilettante, croise le regard d’une jeune femme dans un train qui les mène vers une petite station de montagne. Par trois fois, il reviendra dans ce pays de neige, transcendé dans ce monde blanc par l’amour qu’il porte à Kamako, la jeune geisha. C’est ici, dans un Japon presque disparu, un roman contemplatif qu’on ne lit pas pour les trépidations de l’intrigue, somme toute banale, mais pour les descriptions splendides, les non-dits, et la neige, la neige, la neige, partout.

 

J’en ai donc terminé avec les listes de saisons. Dès la semaine prochaine, je retrouve cynisme et mauvaise humeur. Début d’année oblige, je me dis que je devrais faire un petit récapitulatif de ce que vous n’auriez pas dû manquer en 2014. Je finirai peut-être enfin ma chronique de Scintillation.  Et peut-être que je vous parlerai d’Alaska, aussi. Parce que c’est ma marotte, en ce moment, l’Alaska.  On verra. Stay tuned.

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