Louise erdrich Shadow Tag Le jeu des ombres

 

Parce qu’elle comprend que son mari Gil lit son journal intime en cachette, Irene America décide de rédiger un second journal, destiné à ce lecteur unique qu’elle aime autant qu’elle abhorre. Il est peintre, elle était sa muse et son sujet. Trois enfants plus tard, leur relation de co-dépendance explose en mensonges et vérités trop crues. Chacun lutte pour redéfinir ses propres contours, avec les autres, contre les autres, dans l’amour des enfants, dans ses manquements de parent, se chasse et se heurte. À travers les deux journaux d’Irene, complétés par les voix de différents membres de la famille, se tisse un jeu de dupes et de chimères, et la lente désagrégation de l’unité familiale.

Avertissement liminaire : on est loin, vraiment très loin, de la saga familiale. Très loin de la romance aussi (à moins que considérer Les Hauts de Hurlevents comme une romance, bien sûr). Ce n’est pas non plus la Guerre des Roses parce qu’on se surprend peu à rire franchement, ou tout court. S’il est vrai que le pendant de l’amour n’est pas la haine, mais l’indifférence, on peut en déduire que les deux protagonistes du Jeu des ombres s’aiment à la folie, vu comme ils haïssent. Ou plutôt il l’aime, qu’elle ne l’aime plus, qu’ils s’aiguillonnent et s’éperonnent sans cesse. Autour d’eux gravitent trois enfants perdus : le fils aîné de 14 ans, génie scientifique qui a cessé de s’entendre avec son père, une cadette de 11 ans, convaincue d’être la seule à pouvoir sauver sa famille et qui décide de revenir au mode de vie survivaliste de ses ancêtres indiens, et le petit dernier de 6 ans qui ne déplace plus qu’avec une armée de peluches parce qu’on se sait jamais de quoi on doit se protéger. Ils sont le public privilégié de ce pas de deux, les premières victimes aussi, otages que l’on se passe comme un brandon enflammé pour faire du mal à l’autre. Quelques autres personnages frôlent la cellule familiale, sans réellement la pénétrer. Même le thème de prédilection de Louise Erdrich – l’identité indienne contemporaine – n’apparaît qu’en toile de fond, parce qu’elle apporte à Irene une forme de connaissance de soi qui n’appartient qu’à elle. Le Jeu des ombres est un huis-clos intimiste, lourd, parfois lent mais sauvé de la monotonie, risque du genre, par l’alternance de points de vue. Cela peut gêner, même s’il n’y a pas vraiment de cliffhanger ; il m’a fallu quelques pages m’habituer au jeu entre les deux carnets d’Irene, le vrai qu’elle tient depuis la naissance de son aîné et le mensonger. Subtil jeu de va-et-vient, qui trouble les rôles et les locuteurs : ainsi Irene adresse-t-elle son vrai faux journal à elle-même d’abord, à son mari ensuite puisqu’il en est devenu le lecteur illégitime, et son vrai journal menteur à un mari qui n’est plus celui dépeint dans le journal précédent. Jeu des ombres, donc.
Un tel jeu de dupes pour un journal intime : l’indiscrétion mérite-t-elle un tel déchaînement de colère ? La réponse tient à la relation particulière qu’entretiennent Irene et Gil. Peintre de « l’indianité », il a fait de sa femme son modèle unique, l’a tracée sous toutes les coutures, les plus intimes, les plus construites, son corps, son visage. En l’état, Irene ne peut pas fuir le regard de son mari, hormis dans son journal. Et Gil ne cesse de vouloir l’attraper toute entière, que rien d’Irene ne lui échappe. Évidemment, c’est invivable. Qui trop embrasse n’étreint qu’une ombre. Pourtant rien n’est bien clair, entre Irene et Gil. On comprend rapidement que le journal bleu d’Irene et sa vengeance n’existe que parce qu’elle ne parvient pas à partir, préférant le vin et les silences lourds à la séparation. De la même façon, Gil cache (mal) son incapacité à rendre heureux femme et enfants par un délire de cadeaux et des explosions de colère incontrôlables quand les choses lui échappent, l’amour de sa femme, ou celui de son fils. Il sombre dans la dépression, elle réfugie dans la froideur, le sarcasme. Il y a quelque chose de terrible, d’intimidant dans cette lente dégradation du regard sur l’autre qui transforme l’un en statue de sel et l’autre en pantin.
Peut-on aimer et mépriser en même temps ? Peut-on aimer et laisser partir ? Peut-on éviter d’être cruel en amour ? Plus que de connaître (et respecter) l’autre, Erdrich interroge la relation amoureuse en ce qu’elle est don et possession, et ce qu’il advient lorsque l’un des deux reprend ses billes. Quand la famille cesse d’être le repli généreux pour devenir un terrain inconnu et disloqué. Roman de la perte de soi/perte de l’autre qui aurait pu être magistral sans un épilogue très mal venu, raccroché par les cheveux, discordant, bref, dont je me serais bien passée d’autant que l’histoire se suffisait à elle-même jusque là. On a l’impression que l’auteur a voulu sauver ses personnages, les relever de la poussière et de la sensation de suffocation dans laquelle elle les avait laissés… Il aurait mieux valu s’abstenir, je pense.

Première incursion dans l’univers de cet auteur en ce qui me concerne, et à défaut de claque, une bonne grande secousse. Ne serait-ce que parce qu’il y a longtemps que je n’ai pas eu entre les mains une écriture et une construction aussi intelligentes, que le vilain final ne parvint pas à effacer. J’ai l’intention de poursuivre avec la Malédiction des colombes, je reviendrai vous dire…

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