delilloJ’avais dit que j’y reviendrais. Que l’écriture de Don DeLillo était une de celles  – celle ! – qui m’avait le plus réjoui dernièrement. Parce que je suis une fille facile et que si l’on me fait de l’œil à coup de réalisme glacial et de formules uppercuttantes, il y a de bonnes chances que je m’installe. Et parce qu’entre Just Kids et les heures passées à rejouer Birdy* au son du Velvet Underground, je dois être dans ma période vintage. Le roman, écrit en 1973, évolue façon trip sous LSD dans le New York post Doors/pré-punk et date un peu. Il est probable que je fasse la chronique complète de Great Jones Street, mais Dieu seul sait quand ? Pour l’heure, je vais me contenter de placarder ici le meilleur incipit que j’aie lu depuis longtemps. Très, très longtemps. C’est toujours un bon signe, d’avoir envie d’arracher la page et de la garder sur soi, pour les heures sombres. D’en faire un gri-gri, parce qu’on vit vraiment dans un monde de merde, George, et qu’un peu d’intelligence et de faconde au fond de la poche serait salutaire.
 
 
La célébrité nécessite toutes sortes d’excès. Je parle de la célébrité véritable, de la dévoration des néons, pas du crépusculaire renom d’hommes d’État sur le déclin ou de rois sans couronne. Je parle de longs voyages dans un espace gris. je parle de danger, du bord qui cerne un néant après l’autre, de la situation où un seul homme confère aux rêves de la république une dimension de terreur érotique. comprenez l’homme contraint d’habiter des régions extrêmes, monstrueuses et vulvaires, moites de souvenirs et de profanations. Si demi-fou qu’il soit, il se trouve absorbé dnas la folie absolue du public ; même entièrement rationnel, bureaucrate en enfer, génie secret de la survie, il ne peut qu’être détruit par le mépris du public pour les survivants. La célébrité, cette espèce particulière, se nourrit de scandale, de ce que les conseillers d’hommes inférieurs considéreraient comme de la mauvaise publicité – hystérie en limousine, bagarres au couteau dans l’assistance, litiges bizarres, trahisons, fracas et drogues. Peut-être l’unique loi naturelle régissant la célébrité naturelle, est-elle que l’homme célèbre se voit, à la fin, contraint de se suicider.
   (Est-il bien clair que j’ai été un héros de la scène rock?)
Vers la fin de notre tournée d’adieu, il devint apparent que notre public voulait lus que de la musique, plus, même, que son propre bruit redoublé. Il se peut que la culture ait atteint sa limite, un point de tension grave. Les dernières semaines, nous ressentions moins d’abandon viscéral lors de nos concerts. peu d’incendies volontaires et de vandalisme. Et encore moins de viols. Ni bombes fumigènes ni menaces d’explosifs plus dangereux. Dans leur isolement, nos disciples ne se souciaient plus de créer des précédents. Ils étaient libérés des vieux saints et martyrs, mais de manière redoutable, renvoyés à leur propre chair non estampillée. Ceux qui n’avaient pas de billets ne fracassaient plus les barrières de sécurité, et pendant le concert, les garçons et les filles qui raclaient leur corps contre la scène juste au-dessous de nous se faisaient moins meurtriers dans l’amour qu’ils me portaient, comme s’ils comprenaient enfin que, pour être authentique, ma mort devait procéder de ma propre décision – qu’elle ne serait authentiquement instructive que si je l’accomplissais de ma propre main, de préférence dans une ville étrangère. Je commençai à penser que leur éducation resterait incomplète tant que les élèves n’auraient pas dépassé leur maître, tant qu’ils ne se contenterait pas de simuler le genre de réaction massive que le groupe avait l’habitude de susciter. Tant que nous jouerions, ils sauteraient, danseraient, s’écrouleraient, s’agripperaient les uns aux autres, agiteraient les bras, mais sans jamais émettre le moindre son. Nous serions dans la fosse incandescente d’un stade immense où se déchaînerait une houle de corps, et tous seraient totalement silencieux. Privés des hurlements du public, nos derniers morceaux confinaient à l’insignifiance, et nous n’aurions eu d’autre choix que celui d’arrêter de jouer. Quelle profonde plaisanterie c’eût été. Une leçon d’une nature ou d’une autre.
À Houston, je quittais le groupe sans prévenir (…).
 
 
 
 
 
* le film, hein, pas la gourdasse…
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