Ah le printemps, les petits oiseaux, les bourgeons, les jolies fleurs…
Poisson d’avril.
J’ai le soleil en haine profonde, je reconnais à peine un coquelicot d’une fougère et les seuls petits oiseaux que je tolère sont ceux d’Anaïs Nin ( inutile de préciser, en sus, qu’un bon poisson est un poisson mort, et pas à proximité). Étant davantage encline à observer les aléas du monde à travers les meurtrières de la tour nord en sifflant des mojitos, la soudaine débandade printanière me chaut peu. Cela étant, j’assume le côté Almanach Vermot de ce blog et m’attache donc à suivre les marronniers. En fleurs, pour le coup.
Réfléchissons peu, mais bien: avant le soleil, avant les piafs, le printemps (voir pour un brillant article sur la chose) m’a toujours été synonyme d’espace. Phénomène que je ne m’explique qu’à mon corps défendant : chaque année en mars, j’ai l’impression de respirer un peu plus loin. D’avoir plus de place pour ce faire. Comme si l’espace se creusait, et sans essayer de m’avaler, pour une fois. Cela ne dure pas, je retourne toujours bien vite aux meurtrières, mais il n’empêche. Question de lumière? De parfum? De répercussions différentes des sons? Un peu de tout cela. Le printemps, ou l’élargissement de mon espace intérieur.
Partant de là, j’ai repensé à un très court roman lu il y a quelques semaines. Roman qui ne raconte rien, sinon des silhouettes qui se croisent dans un parce de Tokyo, à peine des histoires qui se nouent. L’important n’est pas de faire, mais d’observer, d’être là, et le temps de la déambulation, le temps se creuse, et la mémoire. Courant de conscience: des passages se forment entre les souvenirs, les lieux, les moi plus ou moins permanents. L’espace devient, lui, une sorte de corps externe, ou peut-être une respiration différente. Urbain, non urbain. Lumière changeante.
Démonstration par l’extrait suivant, qui trouve le narrateur assis sur un banc pendant sa pause déjeuner. Comme souvent dans les romans japonais, on flotte entre le banal et le précieux. Le roman se lit en 1 heure, il ne va pas changer votre vie, mais il est léger sans être insipide, métaphysique mais pas indigeste, il ne raconte rien mais on le lit d’une traite. Je trouve que c’est une intéressante réussite.
La main de la personne qui est passée devant le banc tenait un gobelet de Starbucks que, tout ému, j’ai cherché à suivre du regard, mais son propriétaire était un homme blanc, d’âge mûr. Quand je muse longtemps sur le banc du parc, je réalise que je ne vois le paysage que si j’en prends conscience. La mare où se propagent les ronds d’eau, les murs en pierre couverts de mousse, les arbres, les fleurs, les traînées d’avion dans le ciel, toutes ces choses qui envahissent mon champ visuel : en fait, je ne vois rien de tout cela. Ainsi, c’est lorsque je me rends compte que j’ai vu nager sur la mare un oiseau aquatique que celui-ci, coupé de son environnement, se manifeste pour la première fois en tant qu’oiseau aquatique. Mais si mon champ visuel est saturé et que je me demande ce que je vois vraiment, par exemple dans l’image imprimée sur la rétine par le gobelet de Starbucks de tout à l’heure, ce qui émerge et prend forme alors sous mes yeux, c’est l’intérieur d’un Starbucks à ma première visite, lors d’un voyage en solitaire à New York à l’époque où j’étais étudiant, et voilà que se mettent à flotter sous mon nez le délicieux arôme des grains de café grillés et le parfum de la cannelle. Au comptoir se tenait un jeune Noir costaud, l’air d’un boxeur de catégorie poids lourd, qui m’a dévisagé d’un regard sévère et posé plusieurs questions rapides dont je n’ai pas saisi le moindre mot. Ce jeune Noir énervé qui frappait sur le comptoir avait plusieurs bagues en argent enfoncées dans ses gros doigts. Pris de court, j’ai répondu yes à toutes ses questions. D’un air dégoûté, il a transmis la commande au fond de la boutique. Peu après, j’ai réceptionné le gobelet servi au comptoir et fui le magasin pour aller m’asseoir en terrasse. Une fois là, j’ai poussé un soupir, car j’étais soudain las de déambuler dans les rues de New York. Je me suis incliné pour me masser les mollets avec mes doigts. Douleur agréable : les jambes s’engourdissent complètement. Sous mes yeux, l’avenue bordée d’arbres était jonchée de feuilles mortes. Venant de loin, une vieille dame aux cheveux blancs s’est approchée, traînée par son doberman noir. C’était une silhouette fort chic. J’ai regardé, fasciné malgré moi. Si je me suis soudain dit que cette vieille femme en train d’approcher pourrait bien être un homme, c’est que le sax ténor qu’on entendait depuis Washington Square Garden jouait Englishman in New York de Sting et que la vieille fille qui apparaît dans le clip est en réalité un homme. Je me suis souvenu que je tenais de Hikaru, une camarade de lycée, qu’il s’agissait du romancier anglais Quentin Crisp. Lorsque j’ai l’occasion de revenir dans ma province, je ne manque jamais de contacter Hikaru. Nous nous voyons tantôt seuls tous les deux, tantôt avec des amis. Au printemps de mes seize ans, je faisais partie du club de basket et j’ai eu au gymnase le coup de foudre pour Hikaru qui était au club de gymnastique. L’été suivant, j’ai pris mon courage à deux mains pour me déclarer, mais elle m’a dit qu’elle ne pouvait absolument pas voir en moi un objet d’amour. Motif : « Tu es mon petit frère tout craché », et mon aveu a fini dans la corbeille.  J’ai tout de même embrassé Hikaru, une seule fois.  (…) J’ai conservé la sensation de cette nuit où, tandis que nos lèvres s’effleuraient dans cette position, les biceps soutenant mon corps étaient agités de tremblements. (…) Un jeune salarié est passé devant le banc et m’a jeté un vague coup d’œil. Pour les passants, quand je suis sur ce banc en train d’imaginer le Starbucks de New York, ou le baiser que j’ai donné à Hikaru il y a quelques années, qu’est-ce que je peux bien avoir l’air de contempler ? Est-ce que j’ai l’air de contempler la colonne de pierre ou la mare dans le prolongement de mon champ visuel ? Au moment précis où je quitte cet état de rêverie pour revenir à moi, il me vient parfois comme des frissons. Il me semble que les passants guettent à la dérobée ce que j’étais en train d’observer : une sorte de lieu privé équivoque comme un souvenir ou une illusion.

Shuichi YOSHIDA, Park Life
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