De quoi parle-t-on lorsqu’on parle (écrit) d’amour ? De vide et de mouvement. D’un élan qu’on parvient à saisir ou bien qui vous échappe. D’une ascension ou d’une chute. D’une absence, presque toujours, qui exalte parfois, anéantit souvent.
L’amoureux, en littérature, est celui qui s’ouvre et s’engouffre, qui se désapprend, se décompose, quitte à errer sans fin sur la lande ou se jeter sous le train de Moscou. Ou celui qui, plus amoureux de l’amour que de l’objet lui-même, n’est plus une force qui va mais un creux béant qu’il remplit de colifichets avant de n’avoir plus d’autre choix que la poignée d’arsenic. À la passion des Romantiques, on peut opposer cette veine particulière du roman contemporain, des couples qui se détricotent, chacun dans un coin du salon, la radio grésille pour couvrir le silence… Ou encore la malchance absolue des rendez-vous manqués, des bateaux qui s’éloignent quand on arrive haletant sur le quai. Les amours heureuses, apparemment, ne feraient pas de grands romans (à moins de s’appeler Darcy et Elizabeth, peut-être). Les amours tout court serviraient de révélateurs, de gué vers une compréhension plus claire, éventuellement plus triste aussi, de soi.

Entendons-nous bien, je n’aime pas la Saint-Valentin (car tu auras compris, lecteur, que cet article n’est qu’un alibi pour surfer sur la thématique du moment). Je n’aime pas la Saint-Valentin, ou plutôt je m’en fiche. Comme je me fiche des romances ou des comédies romantiques. Ce n’est pas mon univers.
Imagine ma surprise alors quand, en faisant le tour de mes lectures de ces derniers mois, j’y ai trouvé un nombre inconfortable d’histoires d’amour. Tristes, les histoires. Achoppées, les amours.
En ces jours de cupidonneries hystériques et de bonbons roses, il m’a semblé amusant et à vrai dire, plutôt sain, de faire un petit panorama d’amours qui démolissent, qui construisent par la négative, l’absence, les circonstances malencontreuses. Laissez-moi donc vous présenter quelques livres où l’amour est, à peu de chose près, une catastrophe.

Appelle-moi par ton nom, André Aciman

Elio passe son été dans la maison familiale, dans le nord de l’Italie, comme toujours. Il se repaît de fruits frais, de musique, de flirts avec des jeunes filles de son âge. Jusqu’à l’arrivée d’Oliver, l’étudiant en philosophie que son père accueille en résidence. Oliver, l’américain, la muvistar. Elio pousse, Oliver résiste… peu. Cela pourrait n’être qu’un amour d’été, une petite bulle d’érotisme, de culture et de jeu. Puis Oliver repart, Oliver se marie. Pendant vingt ans, les deux hommes se croisent, se cherchent, se perdent, conscients néanmoins d’être chacun la finalité de l’autre. Et cela ne change rien.
On aimera la langue d’Aciman, ou pas. Le regard de l’homme mûr sur un amour de jeunesse qui aura, en fin de compte, duré toute une vie sans déboucher sur rien. Le lyrisme vaguement désespéré d’un adolescent qui découvre que le temps peut être compté. On trouvera, ou pas, le début fastidieux et le jeune premier légèrement trop bavard, l’ensemble un peu trop visiblement littéraire. Mais on aura un peu de mal à ne pas sentir se tordre un peu son vieux cœur de pierre.  

Voulais-je être comme lui ? Voulais-je être lui ? Ou voulais-je seulement l’avoir ? Ou être et avoir sont-ils des verbes totalement inadéquats dans l’écheveau du désir, où avoir le corps de quelqu’un à toucher et être ce quelqu’un qu’on désire toucher sont une seule et même chose, ne sont que les rives opposées d’un fleuve qui passe sans cesse de soi à lui et de lui à soi, en ce va-et-vient perpétuel où les chambres du cœur, comme les pièges du désir, et les leurres du temps, et le tiroir à double fond que nous appelons identité, obéissent à une fausse logique selon laquelle la plus courte distance entre la vie réelle et la vie non vécue, entre qui l’on est et ce qu’on désire, est un escalier trompe-l’œil conçu avec l’espiègle cruauté d’un Escher ? Quand nous avait-on séparés, toi et moi, Oliver ? Et pourquoi le savais-je, et pourquoi ne le savais-tu pas ?

Ce qui t’appartient, Garth Greenwell

Un narrateur, K., a quitté l’Amérique et une famille qui ne l’accepte pas plus que ça pour venir enseigner l’anglais dans une école de Sofia. Sans but ni attache, il fréquente les bars gay et les garçons qui se prostituent pour de médiocres compensations. Un garçon, surtout, Mitko, qui apparaît, disparaît, se laisse caresser et s’enfuit toujours. Qui revient toujours, demande de l’argent, une présence, éveille autant de pitié que de désir, mais n’offre toujours pas de réponse. Embarrassé par l’obscur objet de son désir, K. se rend à l’évidence : on ne peut pas sauver un courant d’air.
Cette histoire d’amour qui n’en sera jamais une comporte de nombreuses digressions, quelques clichés, et une peinture des relations humaines faite de cruauté, de monnayage, de tristesse à se voir si faible devant la chair, de tristesse tout court devant une vie gâchée en fanfaronnades et coups faciles.

Je savais qu’il exécutait un numéro, affichait un désir qu’il n’éprouvait pas, et je pense vraiment que son ivresse outrepassait les possibilités du désir. Mais de toute façon, nos étreintes ont toujours quelque chose de théâtral, me semble-t-il, car nous mesurons nos réactions à l’aune de celles que nous percevons ou projetons ; nous désirons toujours trop ou pas assez, et le reste n’est que compensation. J’exécutais moi aussi un numéro, feignant de croire en la sincérité de sa démonstration passionnée, réponse simulée à mon propre désir bien réel.

Sur la plage de Chesil, Ian McEwan

Sur une plage anglaise, un jeune couple vient de quitter sa noce pour entamer une lune de miel. Ils dînent dans leur petit hôtel, un peu ravis, un peu embarrassés. Lui ne pense qu’au moment où il pourra enfin accéder à la peau délicate tant convoitée, elle ne sait que faire pour repousser ce moment qui, elle le comprend à l’instant, lui fait horreur. Se parler ? Mais pour quoi faire…. Mauvais augure ? Absolument.
D’ellipses en retours en arrière, avec une précision quasi chirurgicale, Ian McEwan dresse le portrait d’un couple qui se rate complètement, de désirs qui s’entrechoquent en ne parlant pas du tout le même langage. Une courte nuit… et tout aura changé, chacun renvoyé à sa zone de confort incommunicable. Et l’on se pose la question : les échecs sont-ils toujours formateurs ?

La mariée prenait tout son temps – encore une tactique pour retarder l’échéance, qui en faisait en réalité que l’enferrer davantage. Elle avait conscience du regard adorateur de son mari, mais dans l’immédiat elle ne se sentait pas trop tendue ni bousculée. En changeant de pièce elle avait plongé dans un état irréel, inconfortable, aussi encombrant qu’un vieux scaphandre en eau profonde. Ses pensées ne semblaient plus lui appartenir : elles lui étaient insufflées, comme l’oxygène par un tuyau.

Vera, Karl Geary

Sonny a 16 ans, traîne dans les rues, se fait virer du lycée et l’avenir ne semble avoir d’autre forme que celle de l’usine où s’échine son père et tous les hommes comme lui. Jusqu’à ce qu’il rencontre – bien sûr ! toujours ! – une femme énigmatique, une bourgeoise esseulée pour laquelle il se prendra de passion sans voir qu’elle se détruit lentement. Que peut apporter une femme en miettes à un garçon qui n’est (encore ?) que morceaux épars ? Des livres, pour commencer, des poètes, des idées neuves pour le jeune garçon que sa famille force à travailler dans une boucherie. Des fulgurances, comme un au-delà possible… Sur le thème de l’amour d’un jeune homme pour une femme mûre, l’auteur dresse un tableau social lugubre, tout en impasses et en solitudes qui ne se rencontrent jamais complètement, dans une Irlande particulièrement peu accueillante.

Elle finit par se tourner pour prendre une cigarette et tu scrutas son visage chaque fois qu’une inspiration faisait rougeoyer le bout de sa cigarette. La transpiration sur tes cuisses là où elle s’était assise ne s’était pas encore évaporée, la chambre baignait encore dans l’odeur de tabac et de sexe, et ton trouble te coupa encore longtemps le souffle.

Pressentant les questions qui se bousculaient en toi, elle glissa la cigarette entre tes lèvres et te laissa tirer dessus et elle dit : « Il vaudrait mieux que tu ailles dormir en bas. »

Tu ne voyais plus que son dos et le bord du lit paraissait s’éloigner dans l’obscurité, te laissant seul à la dérive.

Tous les soleils d’hier, Sarah

Une histoire, des amours. Des souvenirs. Ellis, à 12 ans, a rencontré Michael, dont l’amitié lumineuse l’a sauvé de la mort de sa mère, de la violence de son père. Les garçons grandissent, rêvent d’art et de voyage, finissent par nouer la liaison qui les attendait depuis toujours. Mais Ellis prend peur et rencontre Annie, l’amour sage et profond, le mariage. Un mariage à trois têtes, puisque Michael n’est jamais loin, le bon ami, l’esprit brillant qui les sort de la monotonie. Des hauts, des bas, Michael s’en va puis revient sans explications. Puis l’accident. Aujourd’hui Ellis erre dans sa propre vie, et se souvient. Il finira peut-être par se rappeler qu’il n’est pas mort, lui au moins.
En 200 courtes pages, trois histoires d’amours perdus, qui auraient pu être. L’amitié, l’art, le voyage en soi et au monde, le deuil… Les fils se nouent au gré des souvenirs d’un homme qui a absolument tout perdu, et je ne saurais vous dire à quel point cela vous dévisse le cœur.

C’était comme si je n’avais jamais vécu avant ça. Comme si les couleurs et les odeurs de ce nouveau pays dissolvaient mes souvenirs, me ramenait au premier souffle, m’offrait cette chance de pouvoir tout redécouvrir. Jamais je ne m’étais senti à ce point moi-même. À ce point en phase avec ce que j’étais et ce dont j’étais capable, instants d’authenticité ou désir et destin se rencontrent, où tout, en plus de devenir possible, se trouvait à ma portée. Et je suis tombé amoureux. Follement, à l’ivresse. Lui aussi, je crois. Peut-être. L’espace d’un instant, au moins, mais je n’ai jamais vraiment su.

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