J’ai dans mes tiroirs un article un peu long que je ne parviens pas à finir. Histoire de gagner du temps et de calmer les foules en délires, j’ai opté pour la chronique en coup de vent. Les trois – très courts –ouvrages suivants ne me semblaient pas appeler de longs développements, je procède donc au pas de charge.

Dan Fante, Régime sec

Fils de. En littérature, la filiation me rend toujours perplexe. J’ignore s’il faut être inconscient ou terriblement courageux pour s’inscrire dans le pas de son père, d’autant que la carrière d’écrivain n’est pas toujours jonchée de champagne et de femmes nues. Lourde, la filiation : outre le « beat d’avant les beats » que fut John F., plane l’ombre d’autres alcoolos magnifiques, comme Bukowski ou H.S. Thomson. Raconter Los Angeles ? Il lorgne donc du côté d’Ellroy – pas assez bronzé et loin d’être assez riche pour Ellis. Il paraît qu’il faut écrire sur ce que l’on connaît – je n’ai toujours pas compris dans quelle mesure le diktat était littéral. Ici, autofiction et bas-fonds en travelling, au gré des courses de taxis qui donnent à l’auteur la matière de ses rêves romans. Ce qui donne des portiers battus par leur femme, une masseuse érotomane, un couple mère-fille suicidaire, Mae West un pied dans la tombe… Tout cela entrelacé de nouvelles qui se vendent ou pas, de relations amoureuses bancales achevées par une vendetta canine, de passages chez les AA et de rechutes, sous la houlette d’un narrateur peu attendri et vaguement dépassé.  
On cherche chez Dan Fante la verve de son père, mauvaise pioche. La peinture des laissés-pour-compte qui soignent le rêve californien au scotch et au gros rouge à la Bukowski, pas mieux. Reste une sorte de fascination, mi-horrifiée, mi-maussade, pour les scènes improbables, le taxi comme confessionnal – et si le motif est loin d’être neuf, il n’en demeure pas moins efficace. Ce pourrait être une nième peinture de l’humanité paumée et tarabiscotée, des esprits disjoints par l’alcool, la ville et la déception. C’est un peu le cas, et je crois que l’ensemble, si sympathique qu’il soit, est chatouillé par une question de fond, qui tournerait autour du conflit entre observer et prendre part, observer et voler la matière, revenir vers la bouteille ou le clavier, qui tournerait en rond comme le taxi dans sa ville (je sais, la métaphore est facile) avant peut-être de foncer vers la sortie.

Axel Cadieux, Une série de tueurs : les serial killers qui ont inspiré le cinéma

Comprenons-nous bien : j’ai été élevée aux « histoires extraordinaires » de Pierre Bellemare et aux slashers movies (qui expliquent que j’ai passé tous mes vendredis soir avec une couverture sur la tête jusqu’à 15 ans bien tapés. Voire plus). Les serial killers, c’est mon dada. Je dirais bien que moins que les films d’horreur, ce sont les livres de journalistes qui me font peur, mais ce serait du snobisme. Cela dit, chatéchaudé craint l’eau froide. Comme le titre l’indique, il s’agit de mettre en regard des affaires aussi sordides que réelles et les films qu’elles sont inspirés. Disons que cet essai foisonnant de petits faits dégoûtants n’évite pas l’écueil du vite-pensé, vite-écrit. Mais comme je n’ai pas toujours le temps ou la présence d’esprit d’écumer Wikipédia à la recherche de bios de tueurs en série, je suis contente que l’auteur l’ait fait pour moi.
On apprend donc les détails les plus sanglants des meurtres d’Ed Gein ou du couple Carrill-Starkweather (et je recommande à nouveau le roman de Liza Ward, Outside Valentine, qui s’inspire de ces mêmes faits), on est bien content de savoir que le monde est rempli d’Hannibal Lecter et Buffalo Bill en devenir et que l’Australie accueille effectivement un cinglé pratiquant la chasse à l’homo touristicus, voire deux. Au-delà de ça… on ne peut pas dire que ce court essai va révolutionner notre compréhension de la psyché humaine, ou du cinéma d’horreur. Tout au plus rappelle-t-il que l’écriture d’un scénario est bien une œuvre de création (des fois que quelqu’un aurait un doute, j’imagine) et que la réalité peut dépasser la fiction (même remarque). Le principe de la juxtaposition est assez agaçant et peu satisfaisant, cela dit. Exposer des faits côte à côte en espérant que le lecteur saisisse le rapport n’a jamais tenu lieu de réflexion et je veux bien qu’on prie pour un lecteur intelligent et actif, mais de là à lui laisser faire tout le chemin réflexif du livre, c’est peut-être un poil excessif. D’autant plus si l’on considère cet ouvrage comme une lecture de distraction – c’est le cas, cela dit, c’est amusant comme un tour de train-fantôme. Je ne doute pas de la grande culture cinématographique de l’auteur, mais la paraphrase, ça lasse.

Matsuura Rieko, Natural Woman

Changement d’ambiance. Yoko, une jeune mangaka remonte le cours de ses souvenirs pour passer en revue ses différentes liaisons, ratées ou avortées. Yukiko, l’hôtesse de l’air qu’elle n’aime pas vraiment, Yuriko, l’amie qu’elle pourrait aimer sans que cela se concrétise, Hanayo, la femme qui lui a brisé le cœur. Cette narration au rebours cherche évidemment dans les erreurs passées les échecs d’aujourd’hui mais permet surtout de creuser le portrait de la narratrice, à laquelle ses amantes ne cessent de reprocher sa fausse pureté et sa passivité. Sa tendance à se laisser dominer, soumettre, à les encourager à se montrer cruelles et brutales. Pas d’histoires d’amour, mais des passions mal assouvies, des entrechocs, des plaisirs violents et des fins qui ressemblent à des écroulements. Malgré le jeune âge des protagonistes, il ne s’agit pas d’un roman d’apprentissage, tant Yoko n’existe que dans le rapport de force, le masochisme pervers, qu’elle décrit d’une petite voix candide et raisonnable, et ne peut pas évoluer. « Décrire » étant le mot-clé, âmes un peu sensibles s’abstenir.

La narration à rebours peut dérouter. La linéarité à l’envers montre non pas une évolution, mais des échecs qui se répètent et mettent en exergue des scènes érotiques très crues. Yoko est-elle en quête de quoi que ce soit ? L’une des dernières scènes montre Yoko et une de ses amies, peu après sa rupture avec Hanayo, et s’achève sur une petite morale pas très fine, un peu niaise : « Tu ferais mieux d’apprendre à vivre avec ta douleur ». Tout ça pour ça. Cela mis à part, je me demande où l’auteur voulait en venir en se plaçant sous la tutelle de Carole King/Aretha Franklin et de cette hypothétique « natural woman ». S’il s’agissait de dépeindre une sorte d’éternel féminin inerte et cruelle, je veux bien. S’il s’agissait d’autre chose, je pense qu’elle est passée à côté de son sujet.
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