New York, avril 2000. Le golden boy Eric Packer veut se faire couper les cheveux et tente de traverser Manhattan à bord de sa limousine. Rues bouchées, menaces imminentes, personnages lunatiques brutalement arrachés au décor pour être projetés dans l’habitacle. Eric reçoit ses collaborateurs, ses maîtresses, court après sa femme, assiste à la fin du monde. Qu’en restera-t-il à la fin de cette allégorique journée ?

Comme dit précédemment, je suis en manque de prophète. Mes lectures de ces dernières semaines ne m’ont pas apporté mon fix de gloom&doom, le Sombre m’abandonne, les notes finales d’optimisme m’ennuient, ou alors je suis simplement de mauvaise humeur. Don DeLillo, dont j’ai réalisé tardivement qu’il avait écrit le livre dont le film, etc., m’est apparu comme un bon choix. 190 pages plus tard, je confirme. Le roman est dédié à Paul Auster, j’ai d’ailleurs lu ici et là des critiques le comparant à la Trilogie new-yorkaise et je cherche encore le rapport. Il y a bien New York, certes, mais on est un peu loin de la célébration austérienne. Voire on est un peu loin de New York tout court, qui ne sert pas de cadre, à peine de panorama. Le cadre du roman reste la voiture, un espace fermé, isolé du monde par un capitonnage en liège, exsudant l’argent et la modernité. Le film de Cronenberg éclaire le roman, sans lui apporter d’idées réellement neuves, toujours en deçà, un en-deçà brillant. En particulier pour cette voiture immense, d’une blancheur d’os, indifférenciable des autres limousines qui sillonnent la ville, faites d’écrans tactiles, de lumière qui n’éclaire pas, de cuir qui ne réchauffe pas et de silence. Chaque personnage qui entre dans la voiture est happé hors du monde, hors du temps, réduit à sa propre voix, un dialogue avec le maître des lieux. Là où DeLillo décrit un monde qui dérive lentement à travers le regard las de Packer, Cronenberg fait défiler un mauvais film sur les vitres-écrans, avec ce léger décalage censé indique que oui, il s’agit bien d’un film sur un écran, un collage, qu’on cherche en vain la vraie vie. Hors la voiture qui stagne dans la ville à la manière d’un vaisseau-mère (il y a tellement peu de mouvement que les gardes du corps marchent à côté), l’espace et le temps sont réduits à leur simple mention, sans incidence réelle.
Dans ce cadre qui n’a jamais si bien mérité son nom, un protagoniste poursuit un but et des gens se parlent. Et c’est tout. Il n’y a pas de rebondissement, pas de péripétie. Pas de surprise, car on comprend très vite que tout cela est une tragédie au sens le plus littéraire du terme et que les choses se dévoilent au lieu d’advenir. Eric Packer veut se faire couper les cheveux. Il se rend dans le salon miteux de son enfance, ce qu’on pourrait presque lire comme une volonté de revenir aux sources, de retrouver un état perdu, avant de se dire que toute tentative de lecture psychologisante est une erreur de principe. Il traverse New York un jour de manifestation, se trouve pris dans une émeute, puis dans le cortège funèbre d’une star du rap, mais ce ne sont que des fioritures. L’essence du personnage est d’aller d’un point A à un point B, d’être une volonté qui s’accomplit. Les divers éléments narratifs s’organisent donc autour de cela, mais aucun ne vient réellement changer le cours de l’histoire, ou le caractère du personnage. J’ose à peine employer ce terme, en fait.
Faits d’époque, ou comment créer un poncif. Si Baudelaire a raison, et c’est souvent le cas tant qu’il en parle pas de femmes, le génie est dans le poncif. L’Eric Packer de DeLillo est un poncif ambulant, sans mauvais jeu de mot. Un grand vide émotionnel. Arrière-plan minime (on saura juste que sa fortune immense inclut sa grande jeunesse, une start-up et la gestion de l’information financière), il semble n’exister qu’ici et maintenant dans l’espace de la stretch limo customisée, durant cette journée particulière d’avril 2000. On sait qu’il vient d’épouser une riche héritière qui ne cesse de lui échapper. On sait qu’il est riche, mieux, qu’il est une image de la richesse à l’heure de la dématérialisation de l’information. O tempora, o mores. Après l’étudiant pauvre et l’ouvrier broyé du XIXe siècle, la conscience vacante du XXe, voici venu le temps du Golden Boy, ultime avatar du Grand Capital. Voir Brett Easton Ellis pour les lettres de noblesse. Ceci a définitivement tué cela. Conscience toujours vacante, cela dit. Pas d’affect, pas d’histoire, pas de chair, l’ego pour la forme. Par conséquent, la grande réussite du roman sera aussi son grand échec : il n’y a pas de chair. D’où le grand reproche, si tant est que c’en est un, fait au livre comme au film : il est absolument impossible de s’identifier au personnage principal, ce qui semble pourtant une convention artistique courante. À ce titre, le choix de Robert Pattinson est une idée de génie: il est aussi froid, inexpressif et dépourvu d’humour que dans Twilight, mais au moins est-ce fait exprès. On en prend pas part, jamais, il n’existe pas de compassion, à peine de terrain d’entente émotionnel. Probablement parce qu’il n’y a pas d’émotion, pas d’affect. Je ne suis même pas certaine qu’il s’agisse d’un personnage, avec toutes les connotations que cela entraîne. Une allégorie, plutôt. Une pure image dont la seule valeur est de donner forme à une idée. Forme, disais-je et non incarnation : les diverses manœuvres d’Eric pour s’incarner, au sens propre, qu’il s’agisse d’interaction avec d’autres corps, de conscience du sien ou de retour supposé à l’enfance, sont des non-événements. À peu de choses près des échecs car il n’y a jamais de communication. Les personnages ne dialoguent pas, ils parlent les uns à  la suite des autres, pour ainsi dire. Lorsqu’Eric fait monter dans sa voiture sa directrice financière ou  sa « directrice du service Recherche et Analyse conceptuelle », il ne s’agit pas de réunions de travail, comme on pourrait s’y attendre. Certains échangent des idées, la plupart se contentent d’entendre le Verbe. La parole du Marché. Je simplifie un peu, mais Eric Packer ne peut pas être une personne, ni même un personnage, parce qu’il est Dieu, en tant que principe de la marche du monde. Ou plutôt, cette variation de Dieu nommée Argent et Marché. L’Argent est Dieu, parce que l’Argent est le Temps (et non l’inverse), parce qu’il est le principe, la cause et la finalité. Parce que rien n’existe en dehors de lui, pardon je reformule : rien ne se pense en dehors de lui. Eric explique longuement que même la manifestation violente dans laquelle il se retrouve coincé, les altermondialistes balançant des rats vivants au son de « le rat est devenu la monnaie d’échange », est une manifestation du Capital, pas une force adverse. L’assassinat télévisé du patron du FMI est une manifestation du Capital, pas une révolte. Il ne s’agit pas de morale, DeLillo ou Cronenberg ne sont pas des moralistes : il s’agit purement de logique, d’enchaînements nécessaires. Le bien et le mal n’ont rien à voir. Si l’on pouvait compatir, ce serait terrifiant.
Peut-on au moins envisager une Rédemption ? On sait ce qui arrive aux divins rejetons. Ils deviennent humains en intégrant leur propre disparition. Cela m’avait frappé à la lecture, moins au cinéma qui par nature tire le propos vers l’humanisation, cette dimension peut-être pas christique, mais sans aucun doute métaphysique de Cosmopolis. Dans le cas présent, la disparition se manifeste par l’irruption de la dissymétrie dans le système. La prostate d’Eric se révèle asymétrique. Le Yen (dans le livre, remplacé par le Yuan dans le film pour d’évidentes raisons historiques) se comporte différemment de ce qui avait été prévu. Un cinglé décide d’éliminer le golden boy. Explosion. Ruine. Précipitation de la fin. Humanisation ? Peut-être Eric cherche-t-il l’humanité, tout au long de cette journée de déconstruction où un simple battement d’aile – le comportement imprévisible d’une monnaie asiatique – provoque sa chute. Si l’on suit sa propre logique, à savoir que tout écart n’est jamais que la manifestation ultime de la logique du Marché, il ne la trouve pas. DeLillo apporte la réponse, Cronenberg laisse la question ouverte et je crois que je préfère cette option. Mon côté fleur bleue, je suppose.

Quoiqu’il en soit, que penser de ce roman qui reste de bout en bout une allégorie et s’éloigne ainsi du sens commun attribué à la fiction? 

Que si d’aucuns avaient encore un doute, Cosmopolis  confirme que la lecture n’est pas un acte passif. Que l’on peut s’affranchir de la tyrannie de l’affect et du mimétisme (oui, je considère que c’est une tyrannie, en littérature, en art ou dans la vraie-vie-des-gens-dehors, mais vous n’êtes pas obligés d’adhérer), et qu’on devrait le faire plus souvent. Qu’il s’agit sans nul doute d’une œuvre exigeante et le film l’est tout autant – vous avez remarqué comme on parle souvent d’ « œuvre exigeante » quand on n’a pas tout bien compris ?
Cela étant… Si l’on résume à outrance, il s’agit d’un homme trop riche qui néglige un paramètre et se brûle les ailes. La belle affaire. Aussi éclairant et intelligent que soit le propos, il n’y a pas grand-chose de nouveau sous le soleil. Et même si je serai ravie de continuer à lire Don DeLillo, il n’y a pas de prophète. Nous sommes en 2012, le roman date de 2003, l’action se déroule en 2000, soit avant Kerviel, Madoff, la crise financière, le procès de l’hyper-richesse, le Capital qui survit à lui-même. Rien de ce qu’avancent DeLillo et Cronenberg ne nous est inconnu, puisque nous vivons dedans. Et s’il y a bien prêche, l’audience est déjà convertie. Reste le verbe, du coup. Des scènes marquantes, des formules aux allures de révélation qui vous donnent envie de trouver un stylo qui marche et de le noter pour plus tard (RAV : j’ai tendance à penser qu’une bonne part de la pensée moderne est perdue corps et bien à cause de stylos défectueux). Par exemple, ce passage sur lequel je vous laisse méditer :
La propriété n’est plus une affaire de pouvoir, de  personnalité et d’autorité. Elle n’est plus une affaire d’étalage de vulgarité ou de goût. Parce qu’elle n’a plus ni poids ni forme. La seule chose qui compte c’est le prix que vous payez. Toi-même, Eric, réfléchis. Qu’est-ce que tu as acheté pour cent quatre millions de dollars ? Pas des dizaines de pièces, des vues incomparables, des ascenseurs privés. Pas la chambre à coucher rotative ni le lit informatisé. Pas la piscine ni le requin. Les droits aériens peut-être ? Les capteurs à régulation et l’informatique ? Pas les miroirs qui te disent comment tu te sens quand tu te regardes le matin. Tu as payé pour le chiffre lui-même. Cent quatre millions. Voilà ce que tu as acheté. Et ça les vaut. Le chiffre est sa propre justification. (…)
L’idée c’est le temps. Vivre dans le futur. Regarde ces chiffres qui défilent. L’argent falsifie le temps. Autrefois c’était le contraire. Le temps d’horloge a accéléré la montée du capitalisme. Les gens ont cessé de penser à l’éternité. Ils ont commencé à se concentrer sur les heures, les heures d’hommes, en utilisant la main-d’œuvre plus efficacement. 
L’ordre des noms m’agace…
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