2005, quelque part aux États-Unis. Ce matin, Jack a cinq ans. Sa maman lui offre un cadeau, plus tard ils feront de la pâtisserie, puis vaqueront à leur journée : repas, toilette, jeux, sieste. Ce que Jack espère surtout, c’est que ce soir, quand il fera semblant de dormir dans la penderie, le Grand Méchant Nick ne viendra pas voir sa maman ou que demain, son amie Dora lui rendra visite dans la télé-qui-n’est-pas-le-vrai-monde. Le vrai monde, c’est celui de la Chambre où Jack est enfermé depuis sa naissance, avec sa « Ma », kidnappée par un maniaque sur le chemin de la fac, sept ans plus tôt. Le vrai monde, c’est ce vaste informe qui attend le petit garçon une fois qu’ils auront réussi à s’enfuir. Et il faudra apprendre, le monde, les autres gens et partager Ma qui n’est plus seulement Ma, mais une fille, une sœur, retrouvée et toujours un peu perdue.

Autant régler la question de suite : vous allez tomber raide dingue de ce gamin. Et comme moi, vous allez devoir faire un réel effort de distanciation pour retrouver un peu de froideur de réflexion et dépasser le jeveuxlemêmedonnezlemoi.
Comment parler du viol et de  la séquestration sans tomber dans l’hyper-violence ou le sensationnalisme ? Comment susciter l’empathie sans tomber dans le mièvre et les trémolos ? Comment faire parler un enfant de cinq ans tout en rendant le texte intelligible ? Autant de problématiques pesantes qui peuvent faire hésiter à choisir ce roman. Je craignais en particulier une sorte d’hyper-sensiblerie, qui empêcherait toute réflexion un peu sobre. Cela dit, peut-on vraiment rationaliser ce genre de situation épouvantable ? L’histoire eut-elle été racontée du point de vue de la mère, elle aurait sans doute été à la fois difficile à lire et tristement banale. En l’état, le mini-narrateur est une idée de génie (largement reconnue, au vu de la kyrielle de récompenses récoltées à travers le monde). Certes, au vu du sujet et des personnages choisis, le pari est peu risqué et la sympathie, acquise d’avance. Ce qui, a contrario, peut rebuter le lecteur, moi la première, par peur d’un traitement type journal de 20h. Sans compter qu’un roman déroulé du point de vue d’un petit enfant ne garantit pas une réflexion très nuancée.
 

Préjugés, préjugés… Room est sauvé par un traitement très fin de la parole enfantine. Et par le fait que ce n’est pas vraiment un roman sur le viol et la séquestration. Construit en deux temps, captivité et retour au monde, sorte d’allégorie de la caverne littérale, le récit se concentre surtout sur la relation entre Jack et sa mère d’une part, et sur le brutal apprentissage du monde par le petit garçon. Parce que Jack, petit prince en son domaine, est heureux dans sa caverne. Son tout petit monde, horrifique pour un observateur extérieur, est peuplé de personnages amicaux (une souris, une araignée, des fourmis), d’objets animés avec lesquels il entretient de longues conversations (la mort de Madame Plante, par exemple, le plongera dans un intense désarroi). Il n’a pas grand-chose mais comme tous les enfants du monde, je suppose, son imagination fait le reste. Il y a bien le Grand Méchant Nick (Old Nick en VO, comme le Diable des comptines) mais l’enfant ne le connaît pas, ne le verra jamais, caché qu’il est au fond de son placard. Et au centre de son « wonderland » inversé trône Ma. Relation fusionnelle s’il en est entre deux personnages qui se sauvent la vie mutuellement. La mère de Jack, dont on n’apprendra jamais le nom (pourquoi aurait-elle besoin d’un autre nom, s’étonne l’enfant, elle s’appelle déjà Maman ?) explique à demi-mot que le petit garçon l’a empêchée de devenir un « zombie ». Elle lui explique le monde à travers des métaphores subtiles, remplit la Chambre de chansons, d’histoires et de contes, du haricot géant au Pays des Merveilles, où les méchants sont toujours défaits par un héros courageux, et le roman se trouve nimbé d’une aura de conte de fées qui fait sourire autant qu’elle serre la gorge. Elle entoure son fils – et elle-même – d’actes routiniers et indispensables à leur survie (se laver soigneusement pour éviter les microbes, faire de la gymnastique, hurler tous les soirs à la fenêtre scellée dans l’espoir qu’on les entende). À travers la compréhension morcelée de Jack, on comprend qu’elle s’est accrochée à son fils, en a fait son petit prince et son héros… et que le monde s’écroule à nouveau quand tous deux sont replongés dans la vie réelle et qu’elle doit devenir cette personne qui a vécu une expérience affreuse, redevenir l’enfant de parents qui ne la reconnaissent presque plus. Parce qu’il a vécu en osmose avec sa mère, Jack est un enfant improbable, génial d’un point de vue littéraire mais improbable. Il lit, écrit, calcule, s’interroge sur son rapport au monde et aux choses, et ne comprend pas du tout pourquoi, d’un coup, on le traite comme un malade, un petit singe savant qui s’exprime comme un adulte mais ne sait pas descendre un escalier ou se cogne sans cesse dans les meubles parce qu’il n’a aucun sens des repères spatiaux. Le retour au monde est difficile car Jack et Ma qui n’existaient chacun que dans le regard de l’autre et sont subitement envisagés par d’autres. Et tout le monde est mal à l’aise, à commencer par les parents de Ma qui ont perdu une enfant de dix-neuf ans et retrouve une mère farouche et une femme en ruine. Et puis, lentement, sans toujours comprendre, comme tous les enfants du monde, Jack apprend à ne plus être JacketMa, mais Jack tout seul, avec Ma qui lui tient la main.

Tous les ingrédients sont réunis pour une histoire à sensation un peu niaise : l’enfant adorable, la mère courage, le monstre, la famille dépassée, les journalistes insensibles… Le déroulé du récit est simple, voire attendu. Et pourtant, l’ensemble fonctionne à merveille. Et pourtant, on ne le lâche pas. Comme quoi, les préjugés…

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4 thoughts on “The Book Freak Sessions – Emma DONAGHUE, Room”

  1. Bonjour,

    Tu parles très bien de ce roman qui possède en effet tous les ingrédients de la mauvaise littérature de faits divers, mais qui ne tombe dans le piège ni du misérabilisme, ni du sensationnalisme. Sans doute est-ce du en grande partie à la personnalité attachante et complexe de ses héros…

  2. Bonjour Ingannmic,
    Merci pour ton commentaire. Je pense que tu as tout à fait raison, tout la réussite du roman tient à l’équilibre entre des éléments qui pris séparément, pourraient être assez lourds (le narrateur enfant, les faits abominables, etc.)

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