Début du XXe siècle, un bateau sur l’océan pacifique. Des centaines de jeunes femmes quittent le Japon pour rejoindre des maris inconnus de l’autre côté de l’océan, en Amérique. Paysannes, citadines, parias et filles de bonnes familles, au fil de la traversée deviennent ce « nous » choral, à la manière antique, et sur près de cinquante ans déroulent les toiles de destins rudes où rien de va plus de soi. Famille, enfants, labeur, tradition, ces femmes japonaises deviennent la première génération d’immigrés japonais aux États-Unis, se fondent dans l’histoire d’un pays qui n’en finit pas de se réinventer mais se chargera de leur rappeler qu’elles n’en font pas vraiment partie.

Je sais, j’arrive un peu après la bataille avec ce roman dont tout le monde, partout, a parlé. Parce que prix Femina, certes – ce qui ne m’intéresse pas particulièrement, ni aucun prix, d’ailleurs. Et aussi, je crois, à cause d’une tendance que j’adore dans la presse contemporaine, le Réhabilitons Un Pan d’Histoire Oubliée, option Pardon Aux Familles. Le roman et l’Histoire, vous m’en ferez trois copies doubles. J’entends bien qu’il est toujours beaucoup plus agréable de se plonger dans Henri V que dans les archives militaires de la bataille d’Azincourt, parce que la fiction facilite l’accès à l’Histoire dont elle est souvent la métonymie pédagogique rêvée. Sauf qu’il n’est pas toujours acquis que l’une ou l’autre en sorte grandie. Je me méfie du romanesque. Du sentimental. Du passage par l’intime et le « care » pour dépeindre une Histoire tourmentée. Parce que cela nuit moins à la véracité historique ou scientifique ou que sais-je, qu’au roman lui-même.
Tout cela pour dire que j’avais de gros a priori sur le roman de Julie Otsuka. Autant briser le suspens tout de suite : j’avais tort. En un sens.
Débarrassons tout de suite de l’argument historique. Autant je connaissais vaguement l’histoire de l’immigration chinoise aux États-Unis, autant j’ignorais celle des immigrants japonais et encore moins leur internement dans des camps de relocalisation après Pearl Harbor. Certaines n’avaient jamais vu la mer m’aura au moins appris ça. Et c’est à peu près tout. Il ne s’agit pas d’un roman historique à proprement parler. Il ne s’agit pas d’ingurgiter un cours d’histoire (comme c’est trop souvent le cas à mon goût avec ce type d’ouvrages) ou de rendre justice à d’anonymes martyrs. Un peu sans doute, mais la substance du roman est plus subtile. J’insiste sur le terme « roman » car, vraiment, c’est la narration qui prime, à elle-même son histoire et son moteur, si l’on veut bien me pardonner cette platitude. Pour ce qui est du propos, ces immigrés-là sont tous les immigrés, toutes les communautés, qui affrontent tous des problèmes similaires pour y apporter des solutions proches (par exemple, le retranchement dans des quartiers communautaires qui reproduisent vaguement le Japon, la Chine, l’Irlande, l’Allemagne, etc.) Tout le temps que le chœur d’Otsuka passe à parler des enfants, des époux, du travail au champ ou dans les maisons de maîtres ou dans les blanchisseries, c’est l’histoire triste de toutes les vagues d’immigration qui se répète. Et, semble suggérer l’auteur, de toutes les femmes. Plus ou moins vendues comme mains travailleuses, comme génitrices, éventuellement comme compagnes. Certaines n’avaient jamais vu la mer, certaines ont eu plusieurs maris, plusieurs enfants, certaines les ont enterrés, certaines sont entrées dans les maisons closes, certaines ont vécu un conte de fées.
Et au-delà de l’histoire globale, chaque cas anonyme, évoqué en une phrase, est un roman possible. Le type de narration choisie, ce « nous » presqu’exclusif et terriblement efficace, appelle une forme courte. Je pense qu’étiré sur 400 pages, le procédé aurait fini par se mordre la queue. Tel quel, l’empathie – le pathétique, parce qu’on aura compris qu’il ne s’agit pas d’une histoire heureuse – n’est possible que par effleurement. Chaque petit destin est une porte entrouverte et aussitôt refermée sur une histoire possible, offrant ainsi à un roman de 130 pages la même densité qu’un texte de 400. On se doute qu’il a fallu à l’auteur des heures de recherche et de compilation d’archives, digérées, remodelées pour ne jamais apparaître. Plutôt qu’une chronique des immigrants, la voix ici à l’œuvre est celle de la mémoire collective. Les familles, les quartiers, les villes se sont raconté l’histoire d’immigrants brièvement côtoyés, partis rejoindre la matière informe des souvenirs. Car brusquement, lorsque l’Histoire s’emballe, le point de vue change et le « nous » choral n’est plus celui des japonais déportés, mais celui des américains qui ont vu disparaître des gens qui pourtant vivaient parmi eux depuis des années. Comme s’ils n’avaient jamais été là, ne laissant que des places en creux, des on-dit, de vagues souvenirs. Et au moment exact où la fresque rejoint l’évènement historique, la narration s’étire vers la légende, presque vers le conte. « Un jour, les japonais ont disparu ». On a vu que… on raconte… M. Untel est parti en oubliant son portefeuille. Le jeune X. a oublié son pull chez un camarade. Bientôt, ces traces minuscules disparaissent à leur tour et l’on se demande si l’on n’a pas rêvé.

Étrange procédé que ce « nous » qui n’est pas un attribut attendu du roman et lui permet une force inédite. Encore une fois, ce n’est pas l’argument historique, le témoignage, qui m’a séduite, mais bien plutôt cette voix monocorde qui enveloppe des centaines de vies, surligne les drames et les douleurs mais escamote les misères personnelles pour les envoyer au loin, dans la légende, la mémoire, l’insu.

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