Une jeune femme se tient toute droite sur le pont d’un bateau. Méthodique, elle jette à la mer des morceaux de corps. Hécate luit haut dans le ciel, l’eau sombre résonne des efforts des marins. Au loin, les vaisseaux du roi hurlent vengeance. Par amour pour un étranger, la princesse de Colchide a démembré son frère et trahi son père.
Ainsi commence le récit de Médée, dans le sang et l’eau amère. Elle sait que la légende ne retiendra d’elle que la monstresse, la sorcière, la tueuse de rois, étrangère à tout ce qui n’est pas elle. Sous la plume de David Vann, c’est une force brute qui tente de se tailler un espace à sa mesure, loin des héros et des lois des hommes.

 

 

Dire que j’attendais ce roman avec impatience est un doux euphémisme. Cette Obscur clarté de l’air est ma troisième rencontre avec l’auteur, après le glaçant – à plus d’un titre – Sukkwan Island et le non moins terrible Impurs. Je commence à comprendre qu’un roman de Vann est toujours une douche froide de laideur humaine poussée dans ses retranchements, au point de caresser le sublime, mais sans l’atteindre. On sait avant d’ouvrir le livre qu’il y aura du sang et des larmes, mais qu’il y a peu de chance que ce soit les vôtres. Vann ne pratique pas l’empathie. Du tout. Si vous cherchez une lecture de détente qui ferait la part belle au folklore historique, je suggère de passer votre chemin.
On a beaucoup écrit sur la magicienne Médée, amante de Jason pour qui elle vole la toison d’or afin de le couvrir de gloire, qui égorge ses propres enfants lorsque son royal époux veut la répudier. C’est l’ogresse archétypale, la créature incompréhensible qui refuse de respecter les principes humains, et la civilisation. Pour le romancier (et probablement le psychiatre…), c’est une mine. Comment écrire cette figure de l’outrance ? Comment dépasser le sulfureux pour aller vers le romanesque ? Peut-on, ce faisant, humaniser Médée ? C’est toute la question et rien n’est moins sûr.

Vann reprend la trame la plus connue de la légende, celle transmise par Euripide, et divise son histoire en deux temps : la jeune fille qui s’installe – brutalement – dans ses pouvoirs, puis la femme mûre, bafouée, qui les reconquiert de la façon la plus terrible qui soit. La première est une Médée en mouvement, qui fait voile vers une vie nouvelle, son amant à ses côtés. Princesse, elle se voit déjà reine et se rêve Hatchepsout. Petite-fille du Soleil, nièce de Circé, Médée est prêtresse d’Hécate avant d’être magicienne, presque avant d’être humaine. Toute sa vie, elle ne se soumettra qu’à la lune – permettant à Vann de jouer, avec un léger opportunisme, sur la figure actuelle de la sorcière. Ce sera sa première rébellion, choisir la nuit, jusqu’au fanatisme. Et ce faisant, elle se retranche du groupe, qu’elle terrifie. Médée œuvre pour Hécate, pour elle-même, un temps pour Jason jusqu’à ce que leurs intérêts divergent. La seconde moitié du roman montre Médée et sa famille réduits en esclavage par le roi de Corinthe qu’ils pensaient renverser. Toujours terrifiante, la prêtresse est de plus en plus isolée, jusqu’à l’abandon final de Jason qui lui préfère une femme plus jeune. Ce pourrait être l’histoire d’un échec, d’une bataille perdue contre la loi des hommes, dans tous les sens du terme. L’histoire d’une désillusion, où l’aventurier magnifique qui l’a séduite se révèle bien en deçà de ses prétentions. Toute l’histoire du personnage se tient dans ce frottement rugueux entre elle et un monde où tout est fait pour qu’elle n’ait pas le dernier mot. Ce dernier mot, elle l’obtient en égorgeant ses fils qu’elle adore – pour éviter d’assister, impuissante, à leur mise à mort par Créon de Corinthe. Et se coupe définitivement de toute humanité. Elle est libre et seule et étrangère.

En s’attaquant à Médée, David Vann prend de front l’une des figures les plus terrifiantes de la mythologie grecque et la projette dans un monde trop étroit pour elle, trop moderne déjà car à la frontière entrel’âge du Bronze et l’Antiquité.Qu’apporte-t-il à l’affaire? On pourrait être tenté de faire une lecture féministe du roman, mais elle ne serait pas franchement convaincante. La thématique « elle contre eux » n’est qu’une surface, le sexe de Médée est moins déterminant que sa naissance semi-divine ou sa sauvagerie. Une relecture historique alors ? Médée serait une barbare inculte parmi les grecs civilisés. Le souvenir d’une époque dépassée. Vann n’est pas plus historien qu’il n’est moraliste. L’Histoire, les lieux sont réduits à une impression, un ensemble de sensations que l’on embrasse ou contre lesquelles on se débat.
L’histoire de Médée sous la plume de David Vann, c’est celle d’un retranchement, subi avant d’être revendiqué. Le personnage se déprend de tout ce qui fait la vie humaine, la famille, la loi, l’amour, se décharne jusqu’à n’être plus qu’une volonté pure, un trou noir de libre arbitre.

Est-ce un grand livre ? Sans doute pas. Le traitement monocorde peut lasser, de même que l’écriture de Vann, un peu trop encline à la formule pas forcément brillante. L’auteur avoue avoir puisé son inspiration dans un voyage effectué sur le Nil à bord d’un navire égyptien reconstitué et il est évident que la première partie, sur le bateau, est plus enlevée que la suite.
Faut-il le lire ? Oui, évidemment. Ne serait-ce que pour l’expérience étrange de se voir comprendre un personnage sans ressentir la moindre empathie. 

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